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L'ORGANISATION GÉNÉRALE CONTRE LES MAUX

par Robert Daoust
© Robert Daoust, Montréal 1986

Note de l'auteur - L'organisation générale contre les maux est un ouvrage de 65 pages rédigé en 1986. Il comporte seulement une Classification des matières (table) et une Première partie (texte), présentées ici avec des modifications mineures. Le fichier des références, pour lesquelles on trouve des notes de renvoi au long du texte, n'est pas accessible présentement.

CLASSIFICATION DES MATIÈRES DE L'ORGANISATION GÉNÉRALE CONTRE LES MAUX

PREMIÈRE PARTIE
LA CONCEPTION D'UNE ORGANISATION GÉNÉRALE CONTRE LES MAUX

1. NOTIONS INITIALES
1-
L'idée première
2-
Définitions
3-
Fonctions d'une organisation générale contre les maux
      1)
Fonctions générales
      2)
Fonctions théoriques
      3)
Fonctions stratégiques
      4)
Fonctions pratiques

2. L'ORGANISATION GÉNÉRALE CONTRE LES MAUX PAR RAPPORT AUX AUTRES PERSPECTIVES DE SOLUTION
1-
Introduction
2-
Les niveaux d'intervention dans le travail contre les maux
3-
Les questions concernant la spécialité, le territoire, l'exclusivité, l'universalité
4-
La vision des maux selon des perspectives comme l'instinct, la religion, la philosophie, la politique, l'humanitarisme, la science, l'approche globale des problèmes mondiaux

3. NORMES D'ORIENTATION
1-
Compassion et rationalisme
2-
L'action d'abord
3-
Ouverture et neutralisme
4-
Sur l'utilisation des maux pour le bien
5-
Principes divers

4. JUSTIFICATIONS EN FAVEUR D'UNE ORGANISATION GÉNÉRALE CONTRE LES MAUX
1-
Pour l'individu qui souffre
2-
Contre la souffrance excessive
3-
Pour le travail contre les maux
4-
Pour la systématisation du travail contre les maux
5-
Pour la victoire
6-
Harangue de Don Quichotte de la Dernière Manche à la Chevalerie Résolutionnaire Internationiale

5. DISCUSSION CRITIQUE
1-
Sur le postulat que la souffrance soit à combattre
2-
Sur les objections des spiritualistes
3-
Sur les objections des révolutionnaires
4-
Contre la possibilité de victoire
5-
Pour la possibilité de victoire

6. NOTES MÉTHODOLOGIQUES ET ÉPISTÉMOLOGIQUES

 

DEUXIÈME PARTIE
LES MAUX ET LEURS SOURCES

1. LA NATURE DES MAUX
· Les concepts voisins: maux, douleur, souffrance, mal, malheur, problème, besoin, etc.
· La nature de la souffrance. Le concept de souffrance excessive.
· A propos des souffrances "utiles".
· Inventaire des attitudes envers les maux.

2. L'INDIVIDU QUI SOUFFRE
· La condition de l'individu qui souffre. Les attitudes envers lui.
· Registre des individus atteints par les maux.

3. INVENTAIRE DES MAUX
· Inventaire des maux "signalés".
· Sur la classification des maux; les maux considérés comme primordiaux; maux en diminution; maux en croissance; répartition géographique; répartition sociologique; catégories de maux.
· Registre des cas de souffrance excessive.

4. LA MESURE DE LA DOULEUR ET DES MAUX
· Les techniques de mesure de la douleur.
· Estimation globale des maux et du nombre d'individus touchés.

5. LES CAUSES DES MAUX
· Les causes considérées comme primordiales.
· Les facteurs structurels en cause.
· Les maux comme sources de maux.
· Les bonnes choses comme sources de maux.
· Les causes diverses.

6. LES PERSONNES ET ORGANISATIONS QUI CAUSENT DES MAUX
· Répertoire.
· Le travail théorique concernant les personnes et les organisations qui causent des maux.
· Le travail pratique concernant les personnes et les organisations qui causent des maux.

 

TROISIÈME PARTIE
LES SOLUTIONS ET LEURS AGENTS

1. STRATÉGIE
· La situation d'ensemble du travail contre les maux.
· Les relations entre l'ensemble des activités humaines et le travail contre les maux.
· Inventaire critique d'idées de stratégie.
· La stratégie d'ensemble de l'organisation générale contre les maux.

2. LES SOLUTIONS
· Inventaire.
· Sur la classification des solutions; les solutions considérées comme primordiales; les solutions simples et directes; les facteurs structurels de solution.

3. LES PERSONNES ET ORGANISATIONS QUI CONTRIBUENT À RÉSOUDRE LES MAUX
· Répertoire.
· L'Agence pour l'organisation générale contre les maux; constitution; fonctions.

4. FACTEURS DE DIFFICULTÉ ET FACTEURS FACILITANTS DANS LE TRAVAIL CONTRE LES MAUX
· Inventaire.

 

QUATRIÈME PARTIE
LES DOMAINES SPÉCIALISÉS DU TRAVAIL CONTRE LES MAUX

1. Santé. Hygiène. Médecine. Psychiatrie. Psychothérapie. Cardiologie, cancérologie, traumatologie, etc.
2. Recherche sur la douleur. Traitement de la douleur.
3. Bienfaisance, philanthropie, humanitarisme.
4. Tiers-monde. Sous-développement. Aide internationale. Faim. Ressources en eau. Surpopulation.
5. Pacifisme, polémologie, guerre, militarisme.
6. Problèmes sociaux. Droits de la personne, discrimination (race, âge, sexe, orientation sexuelle, religion, statut social, handicap, maladie...). Torture. Réfugiés.
7. Problèmes économiques. Pauvreté. Chômage. Maldistribution de la richesse. Exploitation des travailleurs.
8. Criminologie. Pénologie.
9. Problèmes spirituels. Péché. Aspirations au salut.
10. Problèmes relatifs à la mort. Deuil. Suicidologie.
11. Le problème de la fin du monde.
12. Secours d'urgence en cas de catastrophe. Protection civile.
13. Problèmes sexologiques.
14. Protection des animaux.
15. Problèmes écologiques, pollution.

 

CINQUIÈME PARTIE
LES DOMAINES D'INTÉRÊT GÉNÉRAL, EN RAPPORT AVEC LES MAUX ET LE TRAVAIL CONTRE EUX

1. Histoire. Prospective.
2. Politique.
3. Sciences sociales. Géographie humaine.
4. Économie.
5. Psychologie.
6. Religion. Spiritualité.
7. Philosophie.
8. Sciences. Techniques.
9. Éducation.
10. Droit.
11. Arts.
12. Communications. Média. Documentation.

FIN DE LA CLASSIFICATION DES MATIÈRES DE L'ORGANISATION GÉNÉRALE CONTRE LES MAUX


L'ORGANISATION GÉNÉRALE CONTRE LES MAUX


Première partie
LA CONCEPTION D'UNE ORGANISATION GÉNÉRALE CONTRE LES MAUX

Premier chapitre

NOTIONS INITIALES


Première section - L'IDÉE PREMIÈRE

Au début, en 1975, comme j'avais à choisir un travail dans la vie, je me suis demandé comment agir le plus efficacement possible pour soulager la souffrance dans le monde. Je me suis dit: "Embrassons tout le problème de la souffrance dans le développement d'une approche globale qui intégrera toutes les voies d'approche, tous les maux, les causes des maux, les solutions, les gens, les organisations, les domaines d'activité, les doctrines, tous les éléments reliés de près ou de loin à la question. Ceci bien sûr dans la mesure du possible. Ensuite, synthétisons ces données de manière à ordonner les priorités et à construire un plan global d'action, où les solutions de toutes origines seront agencées pour concourir au même but. Ayant ainsi élaboré un plan de solution avec une unité et une envergure de dessein à la mesure de tout le problème de la souffrance, nous pourrons coopérer tous ensemble et chacun à notre façon pour libérer systématiquement notre monde de tous ses maux. Comme en bonne logique un objectif ne s'atteint généralement qu'en effectuant une démarche expressément organisée en vue de l'atteindre, il me semble primordial que s'institue parmi les activités humaines une telle entreprise de compréhension et de contrôle de la souffrance. Et promouvoir cette entreprise est sûrement l'action la plus efficace que je puisse tenter pour soulager la souffrance dans le monde." Voilà à peu près ce que je me suis dit au début.

* * *

Deuxième section - DÉFINITIONS

Une organisation générale contre les maux, c'est en d'autres termes une démarche systématique d'opposition aux souffrances excessives, ou bien encore une entreprise de lutte totale contre le malheur.

Par sa nature première, l'organisation générale contre les maux est un dessein ou un effort d'organisation, une idée ou un concept d'entreprise. En cela, elle est de nature conceptuelle et elle ne doit pas être confondue avec ses formes concrètes ou ses projets particuliers de réalisation.

Concrètement, l'organisation générale contre les maux est un ensemble d'activités théoriques et pratiques pour s'occuper dans la mesure du possible de "tout" ce qui concerne la douleur et son contrôle, en vue d'éviter à autant d'êtres qu'il se peut autant de souffrances excessives qu'il est possible et souhaitable d'éviter.

Le travail (ou la lutte) contre les maux est l'ensemble des activités visant à la prévention, la réduction, la cessation et l'éradication des maux (ou des malheurs), c'est-à-dire des phénomènes de toutes sortes qui peuvent faire souffrir d'une façon excessive les êtres doués de conscience.

Le terme de souffrance excessive désigne tout phénomène de conscience considéré comme trop désagréable pour faire partie d'une existence humanitairement tolérable. En tant que processus neural, la souffrance excessive est vue comme un phénomène concret, mesurable et modifiable. Plutôt qu'à un aspect particulier du travail contre les maux, l'organisation générale contre les maux s'intéresse à l'ensemble de ce travail, considéré soit en lui-même, soit en rapport avec son contexte, soit encore en rapport avec chacun de ses domaines ou de ses éléments particuliers. Le champ d'intérêt spécifique de l'organisation générale contre les maux est actuellement représenté dans ses grandes lignes par la "Classification des matières de l'organisation générale contre les maux" (voir cela).

L'organisation générale contre les maux peut avoir comme objet spécifique, selon le niveau où l'on se place: l'être menacé ou atteint par le malheur; la douleur; la souffrance excessive; les maux; le travail contre les maux; l'organisation du travail contre les maux; toutes les matières (la problématique) concernant les maux et le travail contre eux.

Chacun des termes de l'expression "organisation générale contre les maux" possède un champ sémantique particulier qui contribue à le définir:

1. "organisation"
- entreprise, projet, organisme, association, ligue, coalition;
- coordination, gestion, commandement, cadre (encadrement) ou centre (de référence, de contrôle...), stratégie, plan (planification);
- rationalisation, systématisation, méthode (méthodologie);
- structure (structuration), ordre, agencement, classification;
- ensemble (d'activités, de mesures, d'idées...), discipline (science, étude...), système, synthèse;
- réalisation, formation, constitution, institution;
- harmonisation, concertation, orchestration.

2. "générale"
- universel, global, d'ensemble, systématique (systémique), intégral (intégré, intégratif);
- synoptique, encyclopédique, synthétique, holistique, généraliste;
- exhaustif, compréhensif, tout-embrassant, extensif, entier, complet, total, omni-, pan(t)-, syn-, hol(o)-;
- unanime, consensuel, uni (unifié), conjoint, commun, fédéré, solidaire;
- collectif, communautaire, mondial, international, oecuménique, cosmique;
- de grande (large, vaste...) dimension (étendue, envergure, portée...);
- état-major, centre de coordination;
- non-spécifique.

3. "contre"
- lutte, opposition, révolte;
- travail, activité, effort.

4. "les maux"
- souffrances, douleurs, malheurs, afflictions, peines, problèmes, besoins, misères, injustices, cruautés, famines, maladies, accidents, guerres, catastrophes, crimes, détresses, morts, deuils, fléaux, désespoirs, etc.

* * *

Troisième section - FONCTIONS D'UNE ORGANISATION GÉNÉRALE CONTRE LES MAUX

1. FONCTIONS GÉNÉRALES

L'organisation générale contre les maux propose de prendre en charge les aspects globaux de l'organisation du travail actuel contre les maux. Elle veut organiser ce travail afin, comme dit le dictionnaire au mot "organiser", de lui donner la forme et la force, de préparer son action pour qu'elle se déroule dans les conditions les meilleures, les plus efficaces. Il s'agit de s'occuper du travail contre les maux avec une conscience claire et méthodique; avec un sentiment d'inspiration commune et de force concertée; avec une envergure de dessein et de foi capable de mobiliser massivement l'intérêt public, la volonté politique, le personnel, le matériel, le financement, tous les moyens qu'il faut pour contenir la démesure sans précédent des problèmes contemporains.

Il s'agit de créer, dans la sphère du travail contre les maux, non pas un organisme chapeauteur qui ploierait vite sous une charge de cette ampleur, mais quelque chose comme un centre de commune référence; un foyer de concertation, d'union, de ralliement, de collaboration; un complexe global de solution à têtes multiples; un carrefour pour trier, agencer et coordonner les visions et les actions; un réseau de voies diverses au sein duquel chacun de nous puisse intégrer son propre cheminement et avancer ainsi beaucoup mieux qu'il ne saurait faire isolément.

Une communauté de pensée et d'objectif est déjà discernable dans les actions actuelles de millions de gens face aux millions de problèmes à régler. Il s'agit alors, à partir de cette communauté, de rassembler les actions diverses dans un effort commun, contre un ennemi commun, vers une victoire commune. Il s'agit de nous doter, nous les bandes de francs-tireurs qui combattons les maux, d'un état-major pour penser et organiser la victoire! Il s'agit de proposer une perspective générale de solution qui suscite et justifie et encadre et stimule notre engagement. Il faut dépasser les résultats trop souvent dérisoires des présentes activités contre les maux, maximiser leur rendement, catalyser leur potentiel et leurs ressources, mettre en place des structures pour effectuer de grands investissements, de grandes mobilisations, de grands projets aux effets multiplicateurs... Il s'agit d'amener l'hypercomplexité de la problématique du malheur à la portée de nos cerveaux individuels, tout en haussant au maximum nos moyens de penser et d'agir à la dimension totale des phénomènes auxquels nous avons affaire. Amener, à l'intérieur d'un cadre compréhensible à toute personne éclairée, la somme des questions relatives à la souffrance à combattre; offrir l'accès à l'inventaire et à la transformation de cette matière apparemment infinie; établir pour cela dans la culture un poste central auquel tous les intéressés puissent se référer. Puisque notre compassion est sollicitée planétairement et par mille sujets divers, il faut nous pourvoir de moyens universels d'action globale.

2. FONCTIONS THÉORIQUES

Au point de vue de la théorie, l'organisation générale contre les maux est le développement d'une discipline nouvelle pour embrasser la multiplicité des choses dans l'unicité des concepts nécessaires à une action d'ensemble, c'est-à-dire pour recueillir, observer, ordonner, interrelier, explorer, analyser, critiquer, synthétiser les matières dont nous nous occupons. Il s'agit de déployer un cadre puissamment organisé, de façon à pouvoir saisir toutes les contributions théoriques et les intégrer en bon ordre dans un développement (désormais méthodique plutôt qu'anarchique) de la connaissance du sujet. Une discipline intellectuelle, a-t-on dit, est le moyen par lequel les observations et les concepts sont ordonnés de manière à planifier et organiser toute mise au point subséquente sur les matières en cause. L'organisation générale contre les maux marque la fin de l'ère prélogique dans le travail global contre les maux. Désormais, toute réflexion sérieuse sur le contrôle de la souffrance, tout projet rationnel portant sur la problématique humanitaire, devront nécessairement se référer à l'organisation générale contre les maux, comme le font envers leur discipline intellectuelle respective toutes les autres activités humaines organisées. Plutôt que de recommencer à zéro chaque fois que quelqu'un entreprend de réformer le monde, l'organisation générale contre les maux inaugure un cadre de travail systématique permettant de "joindre les vies et les travaux de plusieurs afin que nous allassions ainsi tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en particulier ne saurait faire." (Descartes, réf. 1.1)

L'organisation générale contre les maux présentera une collection de répertoires nouveaux, une série d'énumérations aussi exhaustives que possible réunissant côte à côte les innombrables problèmes et éléments de solution. Elle fournira des listes concernant les maux, les causes des maux, les personnes et les organisations qui causent des maux, les facteurs de difficulté dans le travail contre les maux, les idées de stratégie, les solutions, les personnes et les organisations qui contribuent à résoudre les maux, les documents intéressant l'organisation générale contre les maux, et bien d'autres amorces de listes diverses. Tous ces répertoires sans précédent ou presque, exigent un nouveau type de travaux de cueillette et de classification. Et les interrelations parmi tous ces éléments demanderont également de nouveaux spécialistes pour s'en occuper. En outre, il faudra mettre au point des opérations standardisées pour mesurer les souffrances excessives individuelles et collectives, mesures qui permettront de guider le travail de prévention, réduction, suppression, éradication. Une telle cartographie plus étendue et plus précise du domaine devrait mieux nous informer sur ce qui se passe et où l'on va, mieux nous préparer à jouer avec l'évolution de la problématique globale (déceler et contrôler les conséquences néfastes de certaines solutions, utiliser à bon escient certaines tactiques de ruse...), mieux nous situer dans la foison, la vastitude et la complexité du sujet. Chaque article, chaque fait, chaque idée a son importance. La méthode cartésienne des dénombrements exhaustifs s'est avérée très fructueuse dans les sciences qu'on dit maintenant "exactes", et il me semble que les sciences humaines n'ont pas encore su entreprendre cette sorte de travaux qui leur seraient pourtant si utiles. Par contraste avec la biologie par exemple qui compte aujourd'hui quelque deux millions d'espèces de plantes et d'animaux, la psychologie ou la sociologie tolèrent chez elles seulement quelques dizaines ou centaines de catégories (Yearbook of World Problems and Human Potential, réf. 1.2).

3. FONCTIONS STRATÉGIQUES

Au point de vue de la stratégie, l'organisation générale contre les maux veut proposer un plan général de solution à l'ensemble des maux; préciser la démarche devant mener à la victoire; présenter un cadre capable d'accueillir toutes les collaborations et d'assimiler organiquement leurs contributions théoriques ou pratiques; aménager "un environnement opérationnel favorisant le renforcement mutuel des approches et des projets de solution, trop souvent isolés et vulnérables présentement" (Transnational Associations, réf. 1.3).

4. FONCTIONS PRATIQUES

Au point de vue de l'action pratique, les gens qui s'occupent de l'organisation générale contre les maux se trouvent par leurs activités mêmes à fournir aux personnes qui sont aux prises avec la souffrance excessive des renseignements, du personnel, des fonds, du matériel, des installations, des moyens techniques, des structures d'information, de communication et de collaboration, tout ce qui peut être utile au travail antalgogène. Dans une optique globale, l'action d'ensemble, comme d'ailleurs la théorie d'ensemble ou la stratégie d'ensemble, est poursuivie de plusieurs façons à la fois, et il serait peu possible ou souhaitable d'encadrer le mouvement entier dans une structure unique; toutefois, les théoriciens, stratèges ou praticiens généralistes vont sans doute créer éventuellement une "Agence pour l'organisation générale contre les maux" afin de favoriser leurs interventions dans la pratique.

FIN DU CHAPITRE


Deuxième chapitre

L'ORGANISATION GÉNÉRALE CONTRE LES MAUX PAR RAPPORT AUX AUTRES PERSPECTIVES DE SOLUTION


Première section - INTRODUCTION

L'organisation générale contre les maux est nouvelle, unique et indispensable: pour la première fois les maux ou la souffrance sont posés comme objet spécifique d'une entreprise qui s'en occupe systématiquement en vue de vaincre le malheur. Pour la première fois le travail contre les maux est considéré en lui-même, hors de la tutelle de la philosophie, de la politique, de la religion, de la médecine, de la morale, de la bienfaisance... Cette tutelle a toujours faussé en partie l'approche du travail contre les maux, pour la simple raison que les domaines tutélaires n'ont jamais eu comme première préoccupation de comprendre et de résoudre le problème de la souffrance. Pour bien voir ce point important, il faut passer en revue les perspectives à partir desquelles ont été envisagés jusqu'à présent les maux et la lutte contre eux. Nous examinerons ces perspectives d'abord dans leur ensemble, puis les principales d'entre elles en particulier, en signalant en cours de route les particularités de l'organisation générale contre les maux.

* * *

Deuxième section - LES NIVEAUX D'INTERVENTION DANS LE TRAVAIL CONTRE LES MAUX

1- Quand un individu est atteint par la souffrance, il tente d'abord de s'en sortir de lui-même, et c'est le niveau direct individuel.

2- Puis en cas de difficulté il peut faire appel à son entourage et c'est le niveau direct social de la compassion et des soins mutuels.

3- S'il n'a pas encore trouvé de solution, l'individu atteint pourra recourir aux organisations du niveau spécialisé (techno-scientifique ou socio-humanitaire), les professions, les disciplines, les associations diverses.

4- Puis il y a le niveau socio-politique avec ses préoccupations idéologiques et institutionnelles touchant au travail contre les maux.

5- Puis il y a le niveau philosophique ou spirituel avec ses attitudes intégratives et/ou transcendantes.

6- Il faut maintenant ajouter, je pense, le niveau généraliste spécifique et systématique de l'organisation générale contre les maux.

7- Enfin, il y a encore un autre niveau à signaler, celui de l'intervention du "hasard".

Aux niveaux directs, domaine de la compassion, la systématisation est impossible: la pensée immédiate y est nécessaire et suffisante. Aux niveaux plus indirects nous avons affaire, davantage qu'à des individus particuliers, à des catégories générales d'objets, à des notions et à des structures abstraites. Pour penser notre action à ces niveaux, selon le degré de complexité rencontré, une organisation hiérarchique simple suffira, ou bien une organisation systématique ou intégrative de vaste portée sera requise.

La diversité des interventions contre les maux s'adapte bien à nos préférences individuelles ou à nos différences de caractère. "Les uns favorisent une approche rationnelle, scientifique, structurée, planifiée institutionnellement et rejettent les approches individualistes, spontanées, bâclées, désorganisées. Les autres favorisent de telles approches venant du 'coeur', participatives, personnalistes, organiques, planifiées sur-le-champ et abhorrent l'impersonnalité manipulative de l'approche venant de la 'tête'." (Judge, réf. 2.1).

* * *

Troisième section - LES QUESTIONS CONCERNANT LA SPÉCIALITÉ, LE TERRITOIRE, L'EXCLUSIVITÉ, L'UNIVERSALITÉ

L'évocation de la souffrance est systématiquement utilisée en guise d'argument ou de prétexte quand il s'agit de politique, de religion, de développement économique, de philanthropie, de révolution, etc. Chacun veut profiter de l'impact pathétique de la douleur pour pousser de l'avant sa cause favorite. L'organisation générale contre les maux a le mérite de dégager, d'extraire, de mettre en évidence cet argument pour lui faire poursuivre sa carrière propre (voir "spécialité" ci-dessous), indépendamment des couvertures idéologiques, morales, professionnelles, organisationnelles (voir "territoire" ci-dessous), dans la pure et simple considération des consciences à sauvegarder, comme une tâche tout à fait digne d'être poursuivie seulement pour elle-même (voir "exclusivité" ci-dessous). Comme disait Marx dans un autre contexte: nous ne faisons que rendre évident ce pour quoi les hommes luttent au fond. Nous assumons de façon explicite et spécifique l'idée sous-jacente qui anime à travers la société tant d'actions diverses. Cette mise en évidence fonde en même temps de nouvelles interrelations (voir "universalité"). Car le rapport est réciproque entre la lutte contre la souffrance excessive et la lutte contre l'exploitation, la domination, le péché, la maladie etc.

1. SPÉCIALITÉ. Chaque institution sociale spécialisée (média, monde politique, religion, système légal, science, bienfaisance, médecine) tend à faire abstraction de l'aspect affectif, social et humain des problèmes. Chacune tend à reformuler ceux-ci de façon nouvelle pour les adapter à son mode de traitement particulier: le problème réel devient une histoire à raconter dans un reportage, un article du programme à exploiter auprès de l'électorat, une affaire juridique à classer, un beau cas médical... De l'intérieur, on peut même perdre de vue la différence entre le problème externe et les opérations internes de l'institution: par exemple, les difficultés conceptuelles ou administratives rencontrées dans l'action pour résoudre le problème deviennent, par glissement, le problème lui-même! (Yearbook of World Problems, réf. 2.2). L'organisation générale contre les maux, avec la souffrance comme spécialité, est bien sûr sujette aux mêmes tendances. Les normes d'orientation et les aspirations à l'intégrité ne suffisent pas pour s'affranchir de telles limites. L'espoir apporté par l'organisation générale contre les maux est qu'en se joignant aux autres institutions avec sa préoccupation spécifique de la souffrance, l'ensemble des institutions sera d'autant mieux adapté pour traiter l'ensemble des problèmes.

2. TERRITOIRE. Chacun d'entre nous essaie de développer la portée et la grandeur de son propre territoire, du domaine dont il s'occupe: son idéologie, son organisation, son poste de responsabilité, sa discipline... Souvent nous adoptons un seul problème particulier et nous nous sur-identifions avec lui. Alors le problème risque d'être utilisé, comme un cheval de bataille pour la conquête ou la défense de notre territoire, sans juste considération pour les réalités malheureuses qu'il représente! (Transnational Associations, réf. 2.3). Socialement il en résulte un grand nombre de candidats au titre de "problème-clé" requérant l'attention générale et une allocation maximale de ressources (Yearbook of World Problems, réf. 2.4). "Cette tentative, presque subconsciemment motivée, cette tentative d'un secteur de s'étendre sur tout l'espace du système selon ses propres conditions particulières, voilà qui complique le problème en fragmentant davantage l'entièreté du système. Car les secteurs ne peuvent pas devenir des systèmes, ils ne peuvent que les dominer; et alors ils les déforment. Il faut donc s'alarmer de cette tendance à l'extension des primautés sectorielles sur l'espace social tout entier. C'est un présage, et de mauvais augure, des conflits et des dislocations qui nous attendent si nous ne mettons pas en oeuvre une approche intégrative à la grandeur du système." (Ozbekhan, réf. 2.5). Les organisations qui se déclarent généralistes ne sont pas à l'abri des tentations impérialistes, bien au contraire. Je crois que c'est par la collaboration des différentes organisations à l'intérieur d'un même cadre que chacune pourra le mieux échapper à ses démons et atteindre ses objectifs. C'est pourquoi l'organisation générale contre les maux préconise une organisation générale des activités humaines comme le propose (en tenant compte des éléments mentionnés aux deux paragraphes suivants) l'Annuaire des problèmes mondiaux et du potentiel humain, publié par l'Union des Associations Internationales.

3. EXCLUSIVITÉ. L'humanité irait bien mieux, entendons-nous souvent, si elle s'organisait en un cadre idéologique commun, sous un gouvernement mondial, avec un seul système de valeurs, ou dans une religion universelle, etc. Cependant une telle ligne d'évolution compromettrait la variété psychosociale qu'on retrouve dans l'humanité, variété peut-être essentielle à son développement et à sa survie à long terme, malgré tous les ennuis qu'elle occasionne dans l'immédiat (Judge, réf. 2.6). "Il y a une croyance persistante, nourrie par les groupes humanitaires et religieux, selon laquelle un changement significatif ne peut être accompli que par la reconnaissance universelle des implications fondamentales d'une unique valeur ou ensemble de valeurs (par exemple l'amour, la paix, la justice, etc.). Concentrer les activités en une telle perspective a le défaut de ne pas distinguer entre, d'une part, l'adhésion superficielle à des valeurs avec lesquelles (comme la 'maternité') personne n'a à se disputer, et, d'autre part, le violent désaccord sur leur interprétation en pratique (comme c'est le cas avec la 'paix'). Il en résulte alors une tendance à approuver du bout des lèvres la valeur en question tout en évitant soigneusement tout engagement plus poussé." (Judge, réf. 2.7). Et aussi: "Les promoteurs d'une catégorie particulière de changement tendent à percevoir celle-ci comme la seule forme viable et intéressante (par exemple pour l'activiste politique, seul le changement politique a de l'intérêt). Ils sont incapables de détecter la façon dont leur action est contrebalancée, mise en échec, contrôlée ou même sapée par d'autres formes de changement. Il n'est pas possible encore de déterminer comment différents types de stratégie de changement peuvent être fondus harmonieusement dans un composé adéquatement innovateur. Aucun organisme n'a le mandat de tenter cela, et aucune discipline intégrative n'existe pour légitimer une telle approche." (Judge, réf. 2.8). L'organisation générale contre les maux se fonde exclusivement sur une valeur (la maîtrise de la souffrance), et effectivement les désaccords sur les moyens pratiques de favoriser cette valeur empêchent un ralliement approprié des énergies. C'est pourquoi il est si important pour cette organisation (ou pour l'ensemble des organisations humaines), de se donner pour mandat d'aménager un environnement opérationnel qui puisse intégrer les divers apports, même apparemment contradictoires, qui prétendent contribuer au contrôle de la souffrance (ou à l'amélioration du monde).

4. UNIVERSALITÉ. La personne d'esprit globaliste pourra trouver l'approche de l'organisation générale contre les maux trop courte par rapport à la poursuite d'une satisfaction positive et d'un développement global ou d'une organisation universelle des choses. Si les maux sont l'absence ou le défaut de phénomènes positifs, concentrer notre attention sur eux plutôt que sur les biens pourrait être néfaste de plusieurs façons; nous sommes en fait incapables de nous attacher à des objectifs uniquement négatifs; une invitation à poursuivre la jouissance nous séduit bien davantage qu'un appel au fastidieux travail contre les maux; ne vaudrait-il pas mieux travailler positivement pour une évolution individuelle et collective intégrale dans un cadre tout à fait universel d'organisation théorique et pratique? N'est-ce pas le vaisseau spatial terre en son entier qui a besoin d'un pilotage coordonné? C'est vrai que l'organisation générale contre les maux, malgré son aspect universaliste, est elle-même une spécialité, avec des tentations territoriales et exclusivistes, et qu'il faut la voir comme une simple activité de solution parmi d'autres dans la lutte contre les maux. Cependant, toutes les perspectives, même les plus généralistes, présentent des points forts et des points faibles, toutes sont nécessaires, aucune ne suffit sans les autres. "Le problème n'est pas quelle forme d'action intégrative adopter mais plutôt comment interrelier les diverses formes d'action de façon à ce qu'elles corrigent mutuellement leurs faiblesses et restreignent mutuellement leurs excès." (Judge, réf. 2.9). L'organisation générale contre les maux n'a pas réponse à tout; elle manque d'un objectif positif pour suffire comme plate-forme de transformation individuelle ou collective; elle ne peut pas servir de base à une religion, à une philosophie, à un système politique; elle ne comble pas notre besoin d'engagement intégral. Ailleurs est son mérite.

L'organisation générale contre les maux apporte un principe indispensable d'organisation collective en posant carrément la victoire sur le malheur comme but commun. Et elle apporte un critère de conduite en posant la souffrance excessive comme objet concret et mesurable qu'il faut chercher à réduire "arithmétiquement". Dans l'histoire de la pensée ce fut toujours un progrès méthodologique dans la théorie et un progrès stratégique dans l'action, que de sérier les questions, d'en prendre une comme objet d'intérêt spécifique et de s'occuper systématiquement de tout ce qui peut avoir rapport à cet objet. Fort curieusement, la souffrance n'a jamais eu cet honneur jusqu'à présent. Devant le malheur, l'esprit humain a eu constamment tendance à se précipiter, sans doute par évasion ou compensation, dans des théories de l'existence où la souffrance est expliquée ou dans des recherches de bonheur où la souffrance est occultée. Pendant ce temps, le malheur s'en est toujours tiré sans qu'on s'occupe de lui de façon spécifique et systématique. Bien qu'il faille reconnaître la nécessité d'une perspective positive et tout à fait universelle, je crois que le sens des priorités commande le sens de l'action à entreprendre en premier lieu: il importe davantage d'organiser le travail contre les maux que par exemple l'accession à l'épanouissement, le développement du savoir, ou même l'entretien normal de la vie (ce dernier n'étant possible ou valable qu'une fois la survie normale assurée). Il n'y a pas de commune mesure entre le besoin de pain chez l'affamé, le besoin de beurre chez le pauvre, et le besoin de grille-pain chez le riche!

* * *

Quatrième section - SUR L'INSTINCT, LA RELIGION, LA PHILOSOPHIE, LA POLITIQUE, L'HUMANITARISME, LA SCIENCE, L'APPROCHE GLOBALE DES PROBLÈMES MONDIAUX

1- L'instinct d'aversion devant la douleur, premier point de vue sur le sujet, est de l'ordre des réactions immédiates et n'a guère de portée générale, encore que ce soit la base de tout.

2- Les doctrines religieuses expliquent le sens de la douleur et annoncent une forme de salut au malheur. Ce n'est pas là leur objet premier cependant, sauf pour le bouddhisme qui se déclare un moyen d'en finir avec la douleur; mais son "octuple voie" de solution ne l'a pas amené à devenir une entreprise omnidimensionnelle pour le contrôle de la souffrance. Les états d'esprit mystiques, simples mais profonds, recèlent une religion ou une philosophie universelle qui apparaît comme la perspective de solution la plus probable aux malheurs individuels et collectifs; mais à cela aussi il a manqué de mettre en oeuvre une organisation systématique contre les maux.

3- La sphère de la philosophie et de la morale a vu épicurisme, utilitarisme, hédonisme, pessimisme, eudémonisme, stoïcisme tenter de s'arranger avec les affects plaisants et douloureux de l'existence. Mais la perspective uniquement philosophique ou morale est trop spécialisée pour servir de cadre à une résolution intégrale du malheur, de même qu'une organisation générale contre les maux est trop spécialisée pour servir de base à une philosophie.

4- La politique est assez près de l'organisation générale contre les maux puisque souvent elle est généraliste, elle veut régler les problèmes et elle se présente comme un effort d'organisation. Elle utilise abondamment la corde sensible de la souffrance comme prétexte à réforme ou à révolution, mais elle s'en sert aussi pour excuser les interventions abusives du pouvoir. Pour les États, la douleur est en fait surtout un moyen de contrôle social et parfois d'oppression, de terreur et de guerre. Mais par certains côtés, le socialisme d'une part et l'État Providence du libéralisme d'autre part sont de véritables entreprises de lutte contre les maux, limitées et subordonnées toutefois au cadre restreint de la pensée politico-economique. Les gouvernements nationaux ont presque tous des plans pour la sécurité sociale et la santé, et même des plans pour le développement intégral ou l'épanouissement complet des citoyens. L'ONU vise à jouer le même rôle au niveau international.

5- L'humanitarisme a été défini comme "l'ensemble des mesures visant à soulager les misères humaines". La Croix-Rouge est l'organisation humanitaire typique. Au terme d'humanitarisme se rattachent les notions voisines de bienfaisance, philanthropie, charité... La citation suivante (Bénac, réf. 2.10) éclaire cette perspective:

"I. Définitions

a) 'L'humanité' est touchée des maux, les épargne, les soulage, s'accompagne de bonté, douceur, bienfaisance, sensibilité, pitié, compassion, etc.

b) 'La philanthropie', plus théorique et rationnelle, cherche à prévenir les maux; 'l'altruisme' implique l'amour pour autrui et l'idée que le bien consiste à aider nos semblables.

c) 'L'humanitarisme' professe des doctrines visant au bien universel des hommes.

d) 'La charité' donne à l'humanité et à l'altruisme un fondement surnaturel.

II. Exemples

a) D'humanité: éviter la cruauté, la barbarie, la souffrance, la mort, les atteintes à la dignité humaine; secourir les gens en danger, les malades, les pauvres, les victimes de la guerre; bien traiter les prisonniers; apporter des consolations morales, etc.

b) De philanthropie: protection des vieillards, des jeunes; lutte contre l'alcoolisme, la maladie; hôpitaux; développement des moyens de culture, etc.

c) D'humanitarisme: critique du fanatisme, de la cruauté, de l'esclavage, de la guerre, de la peine de mort, du despotisme, de la tyrannie, du paupérisme; défense de l'enfance qui souffre, de la femme victime de la société; revendication des libertés, de l'égalité, de la tolérance, du bien-être économique, etc. : ex. Montaigne, Montesquieu, Voltaire, Victor Hugo, Martin du Gard, Duhamel, etc."

Ce sommaire révèle un humanitarisme singulièrement proche de l'organisation générale contre les maux. Néanmoins il s'agit selon la perception courante d'un domaine de préoccupation assez restreint: par exemple, le Service des incendies ou le Ministère de l'agriculture ne sauraient être considérés comme des organisations humanitaires, bien que l'un secoure les gens en danger et que l'autre prévienne la famine. L'humanitarisme est une autre perspective d'approche des maux et de la lutte contre eux qui ne s'est pas développée en une organisation systématique contre l'ensemble des maux. Cependant, alors que dans leur ensemble les théories humanitaristes de salut ont été reléguées parmi les avortons inviables de la pensée utopiste, leur esprit pourtant s'est infiltré dans presque tous les aspects de l'organisation sociale contemporaine.

6- La science a bien cru, dans l'euphorie de son progrès technique, que ses procédés étaient sur le point d'en finir avec tous les maux. Espoir aujourd'hui égaré dans le labyrinthe sans fin des branches du haut savoir. La médecine reste cependant investie de la mission d'éliminer la douleur, les infirmités, la mort et les tourments variés de l'esprit ou de la personnalité, alors que les causes de souffrance extérieures à l'organisme humain relèvent de la sociologie, de la science politique, des techniques de l'ingénieur, de la science économique, etc. La science offre donc une collection très étendue de disciplines contre les maux. Toutefois les connexions interdisciplinaires laissent encore à désirer. Il me semble qu'un paradigme nouveau, même d'ordre axiologique comme celui que propose l'organisation générale contre les maux, serait nécessaire à la liaison fertilisante des recherches en sciences humaines, de même qu'à l'efficacité systémique des techniques de solution.

7- L'approche globale des problèmes mondiaux veut saisir la problématique humanitaire dans toute son unité, sa diversité, ses interrelations, sa complexité. Elle fait souvent appel pour cela à la théorie générale des systèmes. Cette perspective a été illustrée par le Club de Rome, l'Organisation des Nations Unies, l'Union des Associations Internationales avec l'"Annuaire des problèmes mondiaux et du potentiel humain" et le "Global Action Network", l'Institute for World Order avec son World Order Models Project, Buckminster Fuller, les mouvements pour un gouvernement mondial et une multitude d'autres individus ou organisations. La perspective de l'approche globale des problèmes mondiaux est presque identique à celle de l'organisation générale contre les maux, mais l'accent y est mis sur un (ré-) aménagement du monde qui va permettre entre autres choses un contrôle de la souffrance, plutôt que sur la souffrance à éliminer qui nécessite un (ré-) aménagement du monde. La souffrance y perd son caractère d'objet premier au sein des multiples dimensions de l'activité humaine. Il en résulte pour l'approche globale des problèmes mondiaux une difficulté à déterminer pour qui, ou selon quelle valeur, va s'effectuer l'aménagement du monde. Les projets d'ordre mondial n'arrivent pas à se mettre en orbite parce que, d'après moi, ils sont trop lourdement chargés d'un carburant mal épuré. Leurs motivations essaient d'associer trop d'intérêts divergents à la fois.

L'organisation générale contre les maux est un appareil antigravité d'un autre type. Seule l'urgence des pires souffrances y développe la poussée motrice. Ainsi aucune équivoque n'est introduite dans le noyau conceptuel du projet, rien ne désamorce ou disperse l'impact de la réaction propulsive. La simplicité du modèle combine la légèreté (conceptuelle), la puissance (motivationnelle) et la stabilité (directrice) nécessaires pour lancer le projet et le voir s'élever, avec une vitesse d'échappement suffisante, contre la pesanteur de la problématique planétaire... Il devient alors possible de déployer sur orbite les instruments d'observation, de communication et d'intervention qui sont la charge utile de l'organisation générale contre les maux! Une telle innovation annonce, peut-on espérer, une véritable révolution dans la sphère du travail contre les maux.

FIN DU CHAPITRE


Troisième chapitre

NORMES D'ORIENTATION


Première section - COMPASSION ET RATIONALISME

Dans cette entreprise contre les maux, les êtres conscients, particulièrement les individus qui souffrent, sont les auteurs premiers, la préoccupation centrale et le but final de tous les efforts. Ce sont eux, pris un à un, qui constituent le fondement, la valeur suprême et la raison d'être auxquels doit se subordonner tout le reste. C'est chez l'individu concret, dans son expérience unique et solitaire, que résident le drame et la substance de la souffrance. L'organisation générale contre les maux doit veiller à ne pas reléguer les êtres concrets derrière l'organisation, la doctrine, l'action, la souffrance, la conscience, le bonheur, le travail contre les maux, le concept de malheureux, etc. Les adversaires du malheur trop souvent bifurquent, se font égarer, s'évadent en autre chose, embrassent un autre objectif qui englobe supposément le travail en faveur des individus susceptibles de trop souffrir.

Le but premier est d'avoir aussi peu que possible de souffrance excessive pour le plus grand nombre possible d'individus, tout en préservant le plus possible la vie et son potentiel de jouissance. Les éthiciens appellent cela le principe d'utilitarisme négatif. Un corollaire de ce principe est important en organisation générale contre les maux: il faut accorder la priorité au pire, c'est-à-dire, tout compte fait, à ceux qui souffrent le plus et en plus grand nombre.

La sollicitude personnaliste est difficile à intégrer aux entreprises de nature technique: l'être sujet se prête mieux à l'intervention compatissante qu'à l'intervention institutionnelle. Pourtant, comme l'abbé Pierre l'a si bien posé en principe, il faut en même temps aider celui qui souffre et remédier aux causes de la souffrance. Les conditions qui font exister le malheur ne peuvent se transformer qu'en s'appuyant sur la théorie abstraite et l'organisation rationnelle. La recherche pure en organisation générale contre les maux se veut une démarche scientifique. Ses concepts représentent donc la réalité sans prétendre s'y substituer. C'est grâce à ce genre de travaux sur des symboles que s'accroissent notre connaissance et notre maîtrise de la réalité. La souffrance, plus que d'autres sujets, risque d'entraîner chez le chercheur une implication déréglée de ses émotions et de ses valeurs personnelles. Il faut affecter le concept "souffrance" d'un coefficient de tragique, mais se voiler la vue devant ce tragique (le masque du soudeur) et opérer sur des matières tièdes (les représentations). Le chirurgien ne doit pas trembler; le psychiatre ou le travailleur social ne doit pas sombrer dans le pot au noir qu'il fréquente. D'ailleurs à côtoyer l'affliction, on tend à devenir moins sensible. La bienfaisance sans coeur, diront certains, est souvent pire que le mal. Il faut comprendre néanmoins que le bon coeur de ses semblables n'est pas toujours fiable, et que, par exemple, en prévoyance des coups durs il vaut mieux se fier aux compagnies d'assurance et aux mesures gouvernementales! Il s'agit en somme de concilier personnalisme et rationalisme, ces exigences apparemment contradictoires.

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Deuxième section - L'ACTION D'ABORD

"Faire" est difficile; nous nous heurtons fréquemment à la résistance du réel et nous avons alors tendance à abandonner nos projets. Il manque de faiseurs. Il manque de décisions, de gestes concrets, d'exécutions. Nous baignons dans une ambiance de perpétuelle rationalisation des problèmes: surmultiplication des études, recherches, rapports, évaluations, inventaires, consultations concernant les hypothèses de politiques, de principes d'action, d'orientations, de planifications. Il est plus facile de parler, observer, lire, penser, critiquer, déplorer, dénoncer, évaluer, recommander, souhaiter, projeter, prêcher ...que de "FAIRE". Logos souvent vampirise Praxis. La théorie est nécessaire, mais elle peut se poursuivre indéfiniment sans jamais conduire à l'action. Le fond sans fin de l'univers du savoir ou de la valeur aspire une foule d'esprits et les marmorise dans le silence douillet des espaces infinis, très loin du merdier terrestre. D'ailleurs, dans la réalité, le contact avec les gens qui souffrent trop est tellement pénible. Par-delà les grandes théories, les grands plans, les grandes organisations, il reste finalement que tout se joue dans l'action pratico-pratique concrète quotidienne de l'individu qui FAIT. Là se jugent les idées, se réalise leur pleine signification, s'exerce un pouvoir efficace de transformation. Seule l'action prouve la sincérité de ce qu'on pense, dit-on. L'intégrité du héros, sa présence, sa disponibilité pour faire le bien "séance tenante" font qu'il se porte vers la fin avec le minimum de moyens, alors que la mauvaise volonté est bavarde et réclame toujours plus de moyens qu'on ne lui en procure (Jankelevitch, réf. 3.1). Nous savons, malgré tous les prétextes à l'apathie, que nous pouvons faire quelque chose, ne serait-ce qu'aider une seule personne, puis une autre, puis une autre... Ce serait déjà extrêmement valable. "Pour que le mal triomphe, il suffit que les bons ne fassent rien." (Burke, réf. 3.2).

Une tentation permanente dans le domaine du travail contre les maux est de remplacer l'action sur les problèmes par un intérêt à propos des problèmes. Les mots comme paix, développement, écologie, justice, disait un personnage public québécois, ont bonne presse et les braves gens aiment bien s'en bercer; mais la transformation de la réalité que ces mots exigent, ça ce n'est pas tellement à la mode et peu de gens s'en occupent. L'idéologie humanitaire agit comme un calmant: la guerre, la misère, la souffrance disparaissent sous la bannière des mots ou des idées. Et on reporte l'action nécessaire à une utopie jamais entreprise.

Mais aussi, une autre "...tentation dans notre position à l'époque actuelle, vis-à-vis de cet énorme ensemble complexe de problèmes, est d'agripper vite, vite, mais vite, quelque chose qui va nous cacher l'obscurité du sujet et qui par-dessus tout va nous donner quelque chose à faire, préférablement avec nos plus gros muscles." (Bateson, réf. 3.3).

L'organisation générale contre les maux propose que nous cherchions non seulement à agir, mais aussi à vaincre tout à fait. Les appels à la bonne volonté et les tentatives bien intentionnées des personnes au coeur généreux ne peuvent suffire à délivrer l'humanité de ses maux: il faut également une claire stratégie de ce qu'il y a à faire et des instruments d'action permettant d'agir comme on le préconise. La situation requiert que l'on s'organise à une vaste échelle et donc que l'on instaure un cadre technique d'organisation générale contre les maux. Voilà la première action concrète à effectuer afin que l'action ait tout son sens.

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Troisième section - OUVERTURE ET NEUTRALISME

L'organisation générale contre les maux nécessite toutes les variétés d'approche. Elle se veut à la fois populaire et savante. Elle doit accorder son action à la réalité concrète des choses, au degré actuel d'évolution des esprits. Elle n'est réalisable qu'en s'appuyant sur les personnes déjà à l'oeuvre, les organisations déjà en place, le travail déjà en cours. Elle est ouverte à toutes les collaborations et se tient à la disposition de toute personne ou organisation travaillant contre les maux. De plus, l'organisation générale contre les maux propose à quiconque le désire une occupation utile et éventuellement rentable. Le chômage est absurde, car la besogne abonde: il y a tant de besoins à satisfaire!

Aux indifférents nous disons: "Bof! on ne peut s'attendre à ce que tout le monde soit intéressé." Aux hostiles nous disons: "Grrr!" et "Peuh!" D'un côté on ne peut pas se laisser embêter à outrance et de l'autre la glu conflictuelle ne nous intéresse pas. Nous préférerions contribuer au bien des malfaisants et des nuiseurs plutôt que nous opposer négativement à eux. D'ailleurs positif et négatif, n'est-ce pas, habitent en chacun de nous, et puis, comme dit Judge (réf. 3.4): "La présente tendance à essayer de 's'unir' avec les alliés et 'd'éliminer' les opposants est totalement inappropriée parce que cela détruit la configuration au sein de laquelle l'énergie individuelle et sociale est générée."

L'organisation générale contre les maux observe un transidéologisme foncier envers les questions politiques, économiques, religieuses, morales, etc. Sorte de cadre "vide" ouvert à tous, prête à s'engager en toute action vraiment "résolutionnaire", l'organisation générale contre les maux n'a guère de positions propres à défendre. En pratique, quand il faut choisir, elle présente en toute impartialité les plaidoyers des tenants de diverses positions et adopte le côté qui à l'examen se défend le mieux. Sa seule exigence envers les autres sphères d'activités est qu'on agisse dans la mesure du possible sans porter gravement atteinte à aucun être. Pour le reste, ce n'est pas son affaire, et elle se plie volontiers aux requêtes légitimes des intérêts qui diffèrent des siens.

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Quatrième section - SUR L'UTILILSATION DES MAUX POUR LE BIEN

Est-il justifiable de causer délibérément de la souffrance excessive en certaines circonstances?

1- Supposons que l'on s'empare d'un terroriste qui a placé une bombe nucléaire à retardement au milieu d'une grande ville. Il refuse d'avouer où est caché l'engin. Un officier de la sécurité prétend pouvoir faire parler le prisonnier au moyen de la torture. Que faire? Le problème, selon les abolitionnistes qui militent contre la torture, est que si l'on permet celle-ci en un cas, elle apparaîtra également justifiée en d'autres cas, jusqu'à ce que l'on se retrouve exactement dans la même situation qu'à présent: une fresque démentielle de tourments administrés au nom de l'intérêt public à chaque instant partout à travers le monde, une sorte de bombe nucléaire lente mais tout aussi effroyable. L'argument me semble porter à faux cependant. Un poison utilisé par les toxicomanes peut en même temps être indispensable aux pharmaciens! Cependant, le raisonnement à propos des phénomènes psycho-socio-moraux relève peut-être d'un autre fond de logique...

2- Voici un autre exemple tiré de la revue Transnational Associations - Associations Transnationales (réf. 3.6):

"(...) l'événement eut lieu à Londres durant la deuxième guerre mondiale. Le commandant d'une brigade de pompiers était confronté au choix suivant. Un édifice contenant 500 personnes brûlait. Il y avait une possibilité que les 500 personnes puissent être évacuées s'il utilisait tous ses hommes pour faire un passage de sortie à travers le feu. L'eau requise n'était pas immédiatement disponible, mais pouvait s'obtenir en inondant près de là un abri anti-raid afin de constituer un réservoir pour les pompes à incendie. L'abri anti-raid, cependant, contenait 12 personnes prisonnières des décombres suite au bombardement; on estimait qu'il faudrait deux heures pour dégager ce petit groupe, mais alors les 500 autres personnes certainement seraient mortes. Il devait donc choisir entre (a) la possibilité d'en sauver 500 en inondant l'abri avec la certitude d'en noyer 12, ou bien (b)la certitude d'en sauver 12 en concentrant ses ressources sur l'abri, avec la certitude que les 500 brûleraient à mort. Le chef des pompiers décida de noyer les 12 et sauva en effet les 500. Il fut décoré en tant que héros. Après la guerre la parenté des 12 l'attaqua en procès pour homicide, sa femme divorça, ses voisins se tournèrent contre lui et il se suicida." Héros ou monstre?

3- Un autre aspect de la présente question est le problème de la violence collective comme moyen de défense. En cas d'agression, tout le monde, sauf les partisans inconditionnels de la non-violence, reconnaît à la collectivité comme à l'individu, le droit de se défendre avec une force proportionnelle à celle de l'agresseur. Ce droit est également reconnu, quand il s'agit d'un peuple aux prises avec une tyrannie ou bien avec une situation de violence dite structurelle. Plus discuté cependant est ce qu'on a appelé le "droit d'intervention humanitaire": "Si (...) un état traite ses ressortissants de telle façon que la conscience de l'humanité en est révoltée, d'autres états pourraient alors intervenir, si nécessaire par la force, pour protéger les ressortissants persécutés." (Humphrey, réf. 3.6). Faut-il utiliser le mal pour le bien?

4- L'organisation générale contre les maux risque de rencontrer dans la mise en oeuvre de ses stratégies, l'opposition violente de ceux qui verront menacés leurs intérêts d'exploiteurs insensibles. Comment faudra-t-il réagir? Faudra-t-il montrer les dents, demander l'assistance de la police et de l'armée, ou bien ne pas tenir tête aux méchants et contourner l'obstacle par la ruse? Dans la poudrière insensée où nous vivons il vaut mieux éviter les étincelles. Brusquer sans discernement les puissants risque de tout faire sauter. Les dents de l'organisation générale contre les maux ne peuvent qu'être celles d'un sourire à la fois désarmant et férocement résolu.

5- Certains partisans de la douceur préconisent de subir volontairement la violence du martyre pour le plus grand bien de tous. Je pense que cela n'est valable qu'en bien peu de cas: s'offrir comme victime, n'est-ce pas provoquer l'actualisation du crime? Trop souvent des gens se rendent malheureux en voulant être utiles. Chacun ne devrait-il pas, sauf exception, veiller d'abord à sa propre sauvegarde?

6- Quelle attitude adopter envers les forcenés sympathiques qui disent: "Laissez-moi vivre ma propre vie, comme je l'entends, dussé-je en souffrir ou en mourir!..." Faut-il leur interdire d'emprunter les routes que l'on sait mener à des malheurs de toutes sortes, (folies pour lesquelles probablement tous devront payer, comme de raison)?

Les questions embarrassantes peuvent ainsi se multiplier. Il faudra sérier et étudier tous ces problèmes d'éthiques, de déontologie, de choix politiques... Pour le moment je propose, envers l'utilisation de la souffrance excessive comme moyen de combattre la souffrance, ce que j'appellerais le principe de circonspection maximale, qui pourrait s'énoncer ainsi: ne jamais utiliser la souffrance excessive pour combattre la souffrance, sauf s'il est hors de tout doute (voir la notion de zone claire au paragraphe suivant), après une considération circonspecte extraordinaire, que ne pas utiliser la souffrance excessive occasionnerait une souffrance encore beaucoup plus grande. J'ai le sentiment qu'on ne peut pas dans l'état actuel des choses se permettre de rejeter a priori tout recours à l'utilisation de la douleur excessive ou de la violence. Les cas admissibles devraient toutefois satisfaire des exigences extraordinaires, quand la situation est extraordinairement claire et les avantages prévus extraordinairement importants. Bien dangereuse admission du loup dans la bergerie, diront certains. N'avons-nous pas eu assez de leçons des catastrophes causées par l'admission "d'un peu de mal" pour le plus grand bien de tous? Ne serait-il pas plus clair de refuser toute souffrance excessive, de se consacrer à la diminuer de façon arithmétique et systématique? Je pense qu'il faut non pas exclure le négatif et nous poser tout imbus d'innocence hors de lui, mais l'intégrer au coeur même de notre position et savoir l'utiliser pour le neutraliser. Une idée qui exclut son contraire est punie en étant renversée par celui-ci: nous avons suffisamment connu cela dans l'histoire de l'idéalisme avec les monstrueux ressacs de la barbarie.

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Cinquième section - PRINCIPES DIVERS

La notion de "zone claire" peut être utile en divers aspects des travaux de l'organisation générale contre les maux: il s'agit de répartir les matières en cause selon différentes zones d'estimation et de ne pas perdre son temps en zone trop incertaine, ou douteuse, ou non importante ou hors de propos; s'en tenir à l'essentiel, aux intérêts de premier ordre, aux zones claires; ne pas défendre ou pourfendre des positions accessoires; mais demeurer intraitable quand il s'agit de l'irrévocablement nécessaire. Les autres zones peuvent être captivantes, mais nos énergies ne doivent pas s'y attarder au détriment du plus pressant et du plus utile. En zones claires, il y a déjà bien assez de travail.

La réussite d'un projet dépend foncièrement de la foi entreprenante de ses promoteurs, de leur travail intense, de leur organisation intelligente. Il ne faut pas reculer devant les difficultés, les complications, les longueurs, les obscurités, les risques, les absurdités, les craintes. Il faut courage, énergie, persévérance. Ne craindre ni la souffrance, ni la mort, ni personne. Rester terre-à-terre, avancer petit à petit, avec une inexorable constance. Préférer une approche pragmatique, aussi directement concrète que possible. Ne pas prendre tout ça trop au sérieux. Ne pas s'enorgueillir de ses méthodes et de ses réalisations. Ne pas confondre l'importance de son but, ou le raffinement de ses moyens avec la portée réelle de son travail! Prendre en considération les aspects personnels des gens, les besoins de réussite, d'affection, de reconnaissance, les jeux psychologiques et sociaux que nous jouons. Il faut sagesse, science,

gros bon sens. Et que le coeur l'emporte sur la tête quand ils se disputent à force égale, ou bien quand d'aventure un être qui souffre apparaît devant soi.

FIN DU CHAPITRE


Quatrième chapitre

JUSTIFICATIONS EN FAVEUR D'UNE ORGANISATION GÉNÉRALE CONTRE LES MAUX


Première section - POUR L'INDIVIDU ATTEINT OU MENACÉ PAR LA SOUFFRANCE EXCESSIVE

Il y a dans l'univers des êtres qui souffrent trop et il faut que cela cesse: voilà l'axiome premier de cette entreprise. Pour justifier cette proposition on peut invoquer l'amour de soi et d'autrui, la valeur qu'on attribue à notre conscience, à notre sauvegarde et à notre bien-être, la pitié et la révolte qu'on éprouve devant le sort qui afflige un malheureux. Le malheur suscite notre aversion, notre compassion et notre insurrection. Il bafoue les êtres dans leur intimité la plus profonde. Il s'attaque au coeur de cette conscience affective qui est peut-être la chose la plus importante dans l'existence, puisque sans elle rien n'aurait aucune valeur. Nous ignorons les futurs résultats de nos efforts, mais toute cette entreprise serait infiniment précieuse (et il en est de même pour les simples gestes de secours que chacun peut effectuer), si elle pouvait arracher aux griffes du malheur ne serait-ce qu'un seul être: car toute conscience ne recèle-t-elle pas une sorte d'infini et chaque être qui souffre n'est-il pas en lui-même identique à moi ou à la personne que j'aime le plus au monde?

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Deuxième section - CONTRE LA SOUFFRANCE EXCESSIVE

La souffrance excessive, semble-t-il, est le dénominateur commun (ou le facteur essentiel, ou le substrat) de tous nos maux, l'objet ultime de toutes nos plaintes, le seul ennemi foncier que nous ayons dans l'existence. Quels problèmes subsisteraient si la souffrance n'existait plus? Aucun problème pénible, assurément! Faute d'avoir identifié la matière essentielle de nos maux, notre action contre eux s'applique trop souvent d'une façon indue à des problèmes dénués de substance brute. Nous nous évertuons pour rien sur une multitude de faux problèmes. Mais même lorsque chacun de nous dans sa sphère s'attaque à de vrais problèmes, nos énergies dispersées s'ignorent entre elles, au lieu de converger en une stratégie systématique contre un unique adversaire aux mille déguisements. Le résultat d'ensemble de nos efforts est dérisoire parce qu'on s'épuise à couper une à une les têtes toujours renaissantes de l'Hydre au lieu de se concerter pour toutes les abattre d'un même coup. "Vraiment de tels détournements (...querelles d'armements, de territoires, de marchés, de doctrines...) constituent la tromperie suprême, une distorsion de la destinée humaine entière, puisqu'ils tendent à dissimuler les véritables terreurs de la vie. Car c'est seulement quand la condition humaine sera mise à nu jusqu'aux os, quand on mesurera avec justesse l'inutilité profonde de tant de souffrances et les immenses séquelles des violences entraînées par ces souffrances, que peut-être les hommes enfin se rebelleront contre leur passé et contre eux-mêmes, et trouveront de quelque manière un mobile, une détermination et une méthode pour leur survie décente." (Segal, réf. 4.1).

Son caractère unique d'urgence affective, place la souffrance excessive ou son dépassement en tête de liste de toutes les priorités, avant même la mort ou la survie. Car à quoi bon vivre si c'est pour être malheureux à jamais? La souffrance excessive est une horreur. Qu'on songe sérieusement aux douleurs affreuses qui infestent la vie, et les doigts glacés de la terreur nous montent à la gorge, notre tête se trouble et nos yeux se noient. Il devient vite insupportable ce spectacle de torturés, d'affamés, de malades, de désespérés... Qui donc n'a jamais subi l'étreinte haïssable de ce démon? C'est lui qui dérègle les humains, les précipite dans les querelles et dans les guerres, les incite à mille malfaisances, ces malfaisances dont la malignité justement réside dans les souffrances qu'elles provoquent. A cause du malheur on se suicide, on assassine, on fait du mal à soi comme aux autres; à cause de la douleur et de la mort on devient grincheux, méchant...et on perd la capacité de poursuivre le bonheur, de dépasser la douleur et la mort, de combattre les maux. La souffrance excessive a introduit le dégueulasse dans l'univers, qui sans elle serait ô combien parfait! A cause d'elle, le merveilleux phénomène de la vie devient un agent pathogène dans un cosmos criminel. Qu'un seul être souffre trop et toutes les splendeurs du monde sont en suspens! Le destin de l'humanité n'est-il pas d'être réveillée par le mal pour entreprendre la rectification de la nature? Nous sommes contre la souffrance-en-trop, non seulement parce que souffrir est douloureux, ou parce que cela outrage notre amour-propre, mais aussi parce que l'assujettissement à la douleur dévalorise la vie et la conscience, fait paraître la mort préférable, met en cause la jouissance du bonheur d'exister, c'est-à-dire la justification même de notre présence dans l'univers.

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Troisième section - POUR LE TRAVAIL CONTRE LES MAUX

"Nous sommes habités, tenus, possédés par le désir d'un monde où enfin il n'y aurait plus de mal, d'un univers où tout le monde serait content de tout le monde. C'est là sans doute l'une des passions les plus fortes, sinon la plus forte de notre vie." (Bro, réf. 4.2).

"We all want to change the world" (The Beatles, réf. 4.3).

"Tous les organismes sont constamment, jour et nuit, engagés dans la résolution de problèmes; et il en est de même pour toutes les séquences évolutionnaires d'organismes." (Popper, réf. 4.4).

L'Encyclopédie française de l'an 1765, à l'article sur la vertu d'humanité (réf. 4.5): "C'est un sentiment de bienveillance pour tous les hommes, qui ne s'enflamme guère que dans une âme grande & sensible. Ce noble & sublime enthousiasme se tourmente des peines des autres & du besoin de les soulager; il voudroit parcourir l'univers pour abolir l'esclavage, la superstition, le vice & le malheur. (...) J'ai vu cette vertu, source de tant d'autres, dans beaucoup de têtes & dans fort peu de coeurs."

Fuir la douleur et rechercher le plaisir est certes primordial en nous. Jeremy Bentham, le père de l'utilitarisme et l'un des rédacteurs de la première déclaration des droits de l'homme, préconisait le calcul des joies et des peines pour rationaliser la poursuite du plus grand bonheur possible pour le plus grand nombre possible d'individus. Il écrivait (réf. 4.6): "La nature a placé l'espèce humaine sous la domination de deux maîtres souverains: le plaisir et la peine. C'est en fonction d'eux et d'eux seuls que nous devons déterminer ce que nous devons faire aussi bien que ce que nous devrions faire. Sont attachés à leur trône, d'un côté les normes du bien et du mal, de l'autre la chaîne des causes et des effets..."

Le Bouddha (réf. 4.7): "La vérité sur la douleur, sa cause et son extinction, ce qui sert à la paix, voilà ce que je suis venu enseigner."

Le Christ (réf. 4.8): "Alors le Roi dira à ceux de droite: 'Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir.' Alors les justes lui répondront: 'Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t'accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir?' Et le Roi leur fera cette réponse: 'En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait.' Alors il dira encore à ceux de gauche: 'Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le Diable et ses anges. Car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger, j'ai eu soif et ... (etc.).'"

D'autres religions aussi, tel l'Islam, ont prêché et exalté la bienveillance, les actes charitables, la miséricorde. Chez les Hindous, nombreux ont été les héros de la charité, comme Ramakrishna qui s'offrait à être battu à la place d'un boeuf, ou bien Vivekananda qui rabrouait ses moines trop enclins à méditer au lieu de soulager les souffrances autour d'eux (réf. 4.9): "Dussé-je aller en enfer, disait-il, je travaillerai d'abord à secourir mes frères, puis ensuite à mon salut spirituel." L'insistance du discours religieux sur cette question explique sans doute la crainte profonde qui existe dans la plupart de nos cultures et qui motive tant de philanthropies, cette crainte quasi superstitieuse d'être puni si on ne s'occupe pas des malheureux.

L'oeuvre de Marx, a-t-on remarqué, s'est élaborée sous l'influence de deux grandes passions: la science et la pitié. La sollicitude de Marx envers les ouvriers, les pauvres, les hommes bafoués, est évidente tout au long de sa carrière, depuis sa révolte de jeunesse contre les aristocrates qui privaient les paysans de bois de chauffage, jusqu'à sa mort de pauvre exilé, solidaire des déclassés et des persécutés. Qu'on relise le Manifeste du Parti communiste: combien d'accents de commisération dans ce pamphlet de violence!

"La passion de la compassion a hanté et mené les meilleurs hommes dans toutes les révolutions modernes, par-dessus toute autre force." (Arendt, réf. 4.10). "Dans son plus grand effort l'homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde." (Camus, réf. 4.11). "Abaisser le taux des douleurs sociales, (...) rechercher le bonheur universel tel a été, de tout temps, le but de tous les plans, de tous les systèmes de rénovation sociale." (Faure, réf. 4.12). "La civilisation c'est le désir patient, passionné, obstiné qu'il y ait sur la terre moins d'injustices, moins de douleurs, moins de malheurs." (Follereau, réf. 4.13).

"Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l'homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l'humanité et que l'avènement d'un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l'homme, (...)" (Préambule de la déclaration universelle des droits de l'homme).

"Le virage de la médecine vers l'analgésie s'inscrit à l'intérieur d'une réévaluation idéologique de la douleur qui se reflète dans toutes les institutions contemporaines. La douleur et son élimination par sa prise en charge institutionnelle ont acquis une place centrale dans l'angoisse de notre temps. Le progrès de la civilisation devient synonyme de réduction du volume total de la souffrance. La nouvelle sensibilité s'inquiète du monde tel qu'il est, non pas parce qu'il est rempli de péchés, parce qu'il manque de lumière, parce qu'il est menacé par la barbarie: elle s'exaspère parce qu'il est rempli de douleurs. Sous la pression de cette nouvelle sensibilité à la douleur, la politique tend à être conçue moins comme une entreprise destinée à maximiser le bonheur qu'à minimiser la souffrance." "L'élimination de la douleur, de l'infirmité, des maladies et de la mort est un objectif nouveau qui n'avait jamais jusqu'à présent servi de ligne de conduite pour la vie en société." (Illitch, réf. 4.14). Notre civilisation en effet, à la différence de toutes celles qui l'ont précédée, ne peut intégrer le mal, absorber sa virulence par des rituels, lui donner un sens spirituel positif ou salvateur. Elle s'efforce de le fuir, l'oublier, le cacher, ou bien de le combattre, l'éliminer, le dépasser. "Et cet homme, Einstein, se révélant également psychologue génial, me montrait comment, à travers la terre entière, des populations qui, depuis des millénaires, souffraient quasi comme la bête qui souffre et puis c'est tout,(...), des populations sont en train de commencer à souffrir de souffrir. Elles ne peuvent plus supporter, accepter, consentir à une souffrance qu'elles savent désormais, non seulement injuste, mais absurde, monstrueuse, puisque l'humanité a les moyens techniques d'apporter remède à leur détresse, à la souffrance, à l'agonie qui brise leurs gosses et leur propre vie." (L'abbé Pierre, réf. 4.15).

Freud (réf. 4.16): "La souffrance nous menace de trois côtés: dans notre propre corps qui, destiné à la déchéance et à la dissolution, ne peut même se passer de ces signaux d'alarme que constituent la douleur et l'angoisse; du côté du monde extérieur, lequel dispose de forces invincibles et inexorables pour s'acharner contre nous et nous anéantir; la troisième menace enfin provient de nos rapports avec les autres êtres humains. (...) Ne nous étonnons point si sous la pression de ces possibilités de souffrance, l'homme s'applique d'ordinaire à réduire ses prétentions au bonheur (un peu comme le fit le principe du plaisir en se transformant sous la pression du monde extérieur en ce principe plus modeste qu'est celui de la réalité), et s'il s'estime heureux déjà d'avoir échappé au malheur et surmonté la souffrance; si d'une façon très générale la tâche d'éviter la souffrance relègue à l'arrière-plan celle d'obtenir la jouissance."

Ces observations de Freud s'appliqueraient aussi bien aux entreprises humaines qu'à l'individu. Les grandes intentions positives se rognent les ailes au contact de la réalité et bien vite on est contraint de s'occuper surtout du plus pressé. Voyez les organismes internationaux: à l'Organisation mondiale de la santé les efforts pour promouvoir une conception positive de la santé se voient relégués en pratique derrière l'urgence d'éliminer les maladies physiques, à l'Organisation internationale du travail l'épanouissement du travailleur cède la priorité à la réduction du chômage, à l'UNESCO le développement de la personnalité doit se limiter à l'alphabétisation (Yearbook of World Problems, réf. 4.17). Le développement global et harmonieux de la société et de ses membres, objectif que tous les gouvernements inscrivent ingénument à leur programme (alors qu'en fait l'oppression, le meurtre collectif et la misère physique ou mentale sont des réalités courantes presque partout) cet objectif d'épanouissement intégral demeure en réalité un luxe inabordable qu'il faut manifestement laisser à l'arrière-plan jusqu'à ce que les besoins primaires et fondamentaux soient satisfaits.

Soulager la souffrance, combattre les maux, voilà selon une foule de gens la plus louable des occupations auxquelles un être humain puisse choisir d'employer sa vie. Michel-Ange, à ce qu'on raconte, se désolait tellement de l'insignifiance de son travail d'artiste en regard de la souffrance à secourir dans le monde, qu'il songeait à détruire ses propres oeuvres comme étant, par comparaison, méprisables et sans intérêt!

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Quatrième section - POUR LA SYSTÉMATISATION DU TRAVAIL CONTRE LES MAUX

Aristote (réf. 4.18): "L'étude du plaisir et de la souffrance est l'affaire du philosophe politique, puisque c'est lui qui, par son art, détermine la fin sur laquelle nous fixons les yeux en vue de savoir ce qui est bon ou mauvais." Marien (réf. 4.19): "Fondamentalement, notre société manque d'une vision globale et inspirante, comprise et supportée largement, qui puisse guider la formation de nos politiques fondamentales." Présentement, en l'absence de vision commune, les difficultés psychologiques et relationnelles rendent impossible une galvanisation quelconque de la volonté politique face aux problèmes mondiaux. C'est l'ère des étroites réclamations territoriales dans toutes les sphères d'activité. "Seule une connaissance approfondie de la nature des problèmes et de leurs interrelations permettra de concevoir des solutions nouvelles et plus adéquates ayant quelque espoir de se gagner un large support." (Yearbook of World Problems, réf. 4.20). "Plusieurs des plus sérieux conflits affligeant l'humanité résultent de l'interaction de forces sociales, économiques, technologiques, politiques et psychologiques et ne peuvent plus être résolus par les approches fractionnelles des disciplines individuelles". (Bellagio, réf. 4.21) "Les problèmes se comportent mal. Au lieu de glisser nettement dans des catégories bien définies qui correspondent au nom des ministères, des disciplines scientifiques et des programmes de solutions, ils tendent à se confondre et à former un filet emmêlé. Ainsi, lorsqu'une société devient plus complexe, l'analyse du problème du logement nous amène au zonage industriel, au transport, au développement technologique, à la politique fiscale et aux relations intergouvernementales. Toute analyse sérieuse d'un problème de surpopulation nous amène à des considérations touchant la quantité de ressources pour supporter un niveau donné de population, les technologies appropriées à l'utilisation de ces ressources, le contrôle des naissances, la sécurité sociale, les opportunités pour l'éducation et l'emploi des femmes, ainsi qu'à diverses questions de culture et de motivation". (Gross, réf. 4.22) "Le Club de Rome utilise le terme "problématique mondiale" pour désigner la situation actuelle où l'humanité n'est plus confrontée à des problèmes identifiables, bien séparés, chacun traitable selon sa nature particulière, mais à un labyrinthe compliqué et changeant de situations, mécanismes, phénomènes et dysfonctions, qui, même apparemment disjoints, interfèrent et interagissent les uns avec les autres, créant un véritable système de problèmes." (Yearbook of World Problems, réf. 4.23). "Notre situation présente est si complexe et reflète tellement les multiples activités de l'homme (...) qu'aucune combinaison de mesures et de moyens purement techniques, économiques ou légaux ne peuvent apporter d'amélioration substantielle. Des approches entièrement nouvelles sont requises pour réorienter la société vers des buts d'équilibre plutôt que de croissance. Une telle réorganisation implique un effort suprême de compréhension, d'imagination et de résolution politique et morale". (Club de Rome, réf. 4.24) "Plusieurs des problèmes contemporains sont avec nous depuis longtemps et ceux de crus plus récents ne semblent pas, en eux-mêmes, insurmontables. Le caractère tout à fait nouveau dans les aspects politiques de notre situation est plutôt une croissance effrayante de la taille des problèmes et une tendance à la consolidation dont la dynamique semble irréversible. La marche des événements semble soudain prise d'une direction et d'une signification d'ensemble qui soulignent de plus en plus l'insuffisance de toutes les solutions proposées et qui révèlent des rigidités qui ne sont ni stables ni permanentes, qui ne confinent pas les problèmes mais les agrandissent, tout en les approfondissant aussi en même temps. Cela suggère que notre situation possède un momentum interne que nous ne pouvons comprendre tout à fait; ou, plutôt, que nous sommes en train d'essayer de nous arranger avec ça au moyen de concepts et de langages qui n'ont jamais été conçus pour pénétrer des complexités de cet ordre; ou, encore, que nous sommes en train d'essayer de régler ça avec des institutions qui n'ont jamais été prévues pour un tel usage. Alors, même pour être capable de parler sensément sur ces problèmes (ou est-ce un seul problème auquel nous faisons face?) nous avons d'abord besoin de développer une approche conceptuelle et un langage pratique qui correspondent mieux à l'essence de la situation que ce que nous avons présentement." (Ozbekhan, réf. 4.25)

Notre désir insistant de systématisation dans le travail contre les maux tient à ce besoin de former une structure assez complète pour embrasser et dépasser la complexité et les structures du malheur. Il faut encercler le troupeau entier des problèmes pour ne plus qu'il s'échappe... Pas une tête de l'Hydre ne doit survivre, sous peine de voir le monstre se régénérer indéfiniment avec une puissance multipliée! L'approche généraliste est le pendant nécessaire à l'hyper-spécialisation qui règne présentement avec, il est vrai, beaucoup d'avantages, mais aussi avec de graves inconvénients à corriger. En cybernétique, le principe de Ashby stipule que seul un ordre plus grand de variété dans un régulateur permet de contrôler la variété présente dans un système. Dans le travail contre les maux, nous avons besoin d'un niveau de systématisation plus vaste que celui des problèmes à régler. Sans un tel système théorique, il n'y a pas de base rationnelle pour agir, pas de large consensus possible, pas de puissante organisation, pas d'énormes moyens matériels à notre disposition... et donc pas de grand mouvement transformateur possible. Comme disait Mao Tsé-Toung, tant que la question des méthodes n'est pas résolue, discourir sur les tâches n'est que bavardage inutile.

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Cinquième section - POUR LA VICTOIRE

En ce siècle d'évolution galopante (traversé par une apocalypse lente, comme disait un de mes nombreux camarades suicidés) l'enjeu de la lutte au malheur acquiert, nous le savons bien, une envergure sans précédent. Le destin d'une part importante de la conscience dans l'univers se joue, à moins d'une aberration causée par notre égocentrisme, au cours de notre génération sur notre petite planète. Il y a d'un côté le danger d'anéantissement; mais d'autre part il y a la possibilité d'une victoire de dimension cosmique, car qui peut dire où s'arrêtera le progrès par suite d'une issue heureuse de la crise actuelle!

Par ailleurs, et plus encore puisqu'il s'agit non pas d'une simple possibilité mais d'une tragédie bien réelle, le sort des populations défavorisées tourmente la conscience moderne. Il y a de quoi! C'est Josue de Castro, je pense, qui disait: "Ils sont pauvres, malades, affamés, mal logés, ne savent ni lire ni écrire, meurent jeunes et augmentent par millions en quelques semaines!"

Ce double salut, sauvetage de l'anéantissement possible et sauvetage de la misère matérielle et mentale qui accable les multitudes, voilà sans doute l'enjeu principal de notre époque. "Il est impardonnable que tant de problèmes du passé soient encore avec nous, absorbant de vastes énergies et des ressources désespérément requises pour de plus nobles poursuites: une affreuse et futile course aux armements au lieu d'un développement mondial; des restes de colonialisme, de racisme et de mépris envers les droits humains au lieu de liberté et de fraternité; des rêves de pouvoir et de domination au lieu de coexistence fraternelle; un ostracisme envers de grandes communautés humaines exclues de la coopération mondiale au lieu d'universalité; une extension des domaines idéologiques au lieu d'un enrichissement mutuel dans l'art de gouverner les hommes pour faire du monde un endroit d'accueil à la diversité; des conflits locaux au lieu de coopération entre voisins. Pendant que ces concepts et ces attitudes dépassés persistent, le rythme rapide du changement autour de nous fait naître de nouveaux problèmes qui sollicitent l'attention et les soins collectifs du monde: la disparité croissante entre les nations riches et pauvres; le fossé scientifique et technologique; l'explosion de la population; la détérioration de l'environnement; la prolifération urbaine; le problème de la drogue; l'aliénation de la jeunesse; la consommation excessive de ressources par des sociétés et des institutions insatiables. La survie même d'une société civilisée et humaine semble en jeu. Le monde est en train de faire éclater ses étroits vêtements politiques. Le comportement de plusieurs nations est certainement inadéquat pour répondre aux nouveaux défis de notre petite planète en rapide transformation. La coopération internationale manifeste un retard considérable." (U Thant, réf. 4.26).

Mis à part leur inestimable valeur de première nécessité, j'estime dérisoires les solutions mises en oeuvre présentement en l'absence d'un cadre général d'organisation. Je prétends que nous sommes continuellement et profondément frustrés parce que nous font défaut la continuité, la permanence, la coordination, l'efficacité, la vue d'ensemble. La présente situation d'extrême urgence et d'extrême gravité commande la création d'une entreprise de grande envergure, capable d'une action radicale, spectaculaire, rapide, massive. Parce que les malheurs atteignent les masses, il faut une entreprise d'envergure massive. C'est une question d'échelle à respecter. Nous avons besoin d'un mouvement qui puisse nous servir tous. Les temps sont maintenant mûrs pour cette résolution. Attendre à plus tard ne fait désormais que hausser vertigineusement les risques et les coûts en souffrances et en morts. Nous avons assez de sensibilisation et de conscientisation: chaque jour les rapports de tragédies nous écorchent le coeur à vif; souvent nous ne désirons plus que l'insensibilisation, l'anesthésie, la distraction, musique, sport, n'importe quoi... A vrai dire, informer ne sert pas à grand chose si on n'offre pas en même temps un réel moyen d'agir contre les maux. Voilà bien ce qui manque le plus et ce que vient proposer l'organisation générale contre les maux: la possibilité pratique pour tous et chacun de réagir de façon coordonnée aux noires nouvelles dont on nous abreuve. Puisque notre compassion est sollicitée planétairement et par mille sujets divers, il faut nous pourvoir de moyens d'action universels. Puisqu'il existe un vaste secteur des activités humaines qui vise à prévenir, réduire ou supprimer les maux, puisque la souffrance représente une dimension capitale de la vie des individus et des sociétés, puisque des entreprises de salut, de guérison, de bienfaisance, de réforme ou de révolution ont foisonné à travers l'histoire partout sur la terre, puisque tant d'appels nous sont adressés depuis Bouddha et Jésus jusqu'à Marx et Camus, tant d'appels répétés quotidiennement par des millions de nos contemporains qui en ont marre de l'enfer sur terre, tant d'appels aussi en provenance d'un avenir aux possibilités inimaginables... ...eh bien! il faut instituer un cadre théorique et pratique comme celui que propose l'organisation générale contre les maux.

Il faut qu'une entreprise ait carrément en vue la victoire sur le malheur, si on espère qu'un jour cette victoire se matérialise. Car nous devons non seulement agir, mais vaincre! Et comment atteindre la victoire si jamais on n'ose la concevoir, ni la planifier, ni agir en fonction d'elle! Pour régler une situation problématique il faut davantage que de simples voeux, dénonciations, appels, offres de bonne volonté, demi-mesures, actions ponctuelles, solutions palliatives, victoires partielles... Il faut vouloir la réussite de ce qu'on désire, y croire vraiment et prendre les moyens nécessaires. Comme on le ferait pour toute autre entreprise, il faut oser orienter le travail contre les maux vers la réussite totale.

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Sixième section - HARANGUE DE DON QUICHOTTE DE LA DERNIÈRE MANCHE À LA CHEVALERIE RÉSOLUTIONNAIRE INTERNATIONALE

Compagnons, compagnes, vous avez vaincu la faim et la soif, l'errance et le froid, l'ignorance crasse, les chaînes infernales de l'esclavage et la malfaisante bêtise de l'égoïsme. Calés dans vos estrapouilles, vous entendez gronder le long des sierras roses du soleil levant, la répercussion d'un tonnerre croissant: c'est l'approche apocalyptique des ennemis ancestraux de l'humanité. Votre destinée, camarades, a l'ultime grandeur du plus important combat de l'histoire. Vous connaissez les vertus d'amour, de liberté, de beauté; vous connaissez l'étonnant pouvoir de notre esprit; ...et vous connaissez l'abîme de vices que nous côtoyons. Vous êtes appelés par la voix du destin, par l'appel de vos ancêtres, par la prière des souffrants, par votre propre voix intérieure, vous êtes appelés à unifier vos forces, à n'avoir de cesse que vous n'ayez chassé tout le navrant malheur de la face de la terre. Voici les années 2000 au midi de tous les esprits. Ajustez vos montres. Avec une irréductibilité comparable à l'adamantine réalité de l'existence, défendons le règne heureux de la Vie Consciente, notre souveraine chérissime!

FIN DU CHAPITRE


Cinquième chapitre

DISCUSSION CRITIQUE


Première section - SUR LE POSTULAT QUE LA SOUFFRANCE SOIT À COMBATTRE

Plusieurs personnes contestent pour des raisons morales, religieuses, philosophiques, que la souffrance soit un phénomène qu'il faille combattre ou même sur lequel on puisse théoriser. Beaucoup d'obscurités, de difficultés, de confusions et de mystères profonds empêchent à ce stade-ci qu'on établisse sur des bases universellement reconnues une théorie ou une pratique relatives à la souffrance. Nous ignorons ce qu'est la douleur, nous ignorons le sens et la fin de l'histoire, nous ignorons ce que nous sommes, nous ne savons rien. Cependant, notre cerveau et notre faculté de communication établissent des significations, élaborent des savoirs... et c'est dans cette forêt sémantique que nous devons jouer. Parce que les douleurs sont des objets concrets sur lesquels notre pouvoir d'agir est démontré, il me semble justifié de théoriser sur la souffrance et d'en attaquer les pires manifestations. C'est curieux, mais on oublie constamment combien il est horrible de trop souffrir. Peut-être en regard de l'éternité tout est-il bien, mais pour l'instant il est évident qu'il y a des souffrances de trop. Il n'en reste pas moins que le concept de souffrance à combattre est inacceptable pour bien des gens. Le malheur est une nécessité, disent-ils avec toutes sortes d'arguments à l'appui.

Certaines personnes se disent importunées par l'esprit contemporain de lutte contre les maux. "(...)l'obsession du salut rend la vie irrespirable (...)tous s'efforcent de remédier à la vie de tous (...) la société: un enfer de sauveurs! (...) l'obsession des remèdes marque la fin d'une civilisation (...)" (Cioran, réf. 5.1). "L'effet indirect d'entreprises vouées a protéger l'homme contre un environnement hostile et contre l'injustice pratiquée à ses dépens par l'élite, a été de réduire l'autonomie et d'accroître la misère de l'humanité. La source principale de la souffrance, de la maladie et de la mort, c'est à présent le harcèlement technique, délibéré ou non. Les principales maladies, le désarroi, l'injustice, dérivent des stratégies mises en oeuvre pour améliorer l'instruction, le logement, l'alimentation ou la santé." (Illitch, réf. 5.2). Anciennement les crises étaient causées par les méfaits des humains. Aujourd'hui elles le sont par le trop grand succès de nos bontés. Mais alors, est-ce que, à l'inverse de la rengaine bien connue, nos connaissances et nos moyens techniques seraient en retard sur notre développement moral? J'incline à le penser. L'humanité connaît depuis longtemps les sommets de la moralité; mais les moyens de réaliser ses ambitions lui font encore défaut, malgré les premiers balbutiements éclatants de ses progrès techno-scientifiques. Nous ignorons encore le fonctionnement précis d'un appareillage qu'il faudra par ailleurs encore améliorer, et il nous manque surtout probablement le "know why" qui devrait commander notre "know how": c'est précisément ce que prétend apporter l'organisation générale contre les maux. Quant à ceux qui protestent contre la manie des remèdes, ils reconnaissent au moins par là l'immense popularité de cette question qui nous occupe. J'admets qu'ils ont raison de condamner l'antidolorisme, parce que le rejet sans discrimination de toute douleur est douillet, obsessif et très dangereux par sa méconnaissance obtuse des réalités autres que la souffrance. Toutefois, quand ils accusent l'intolérance excessive à la douleur d'exercer plus de ravages sur la dignité humaine que la cruauté elle-même, je trouve qu'ils exagèrent étourdiment.

Certains opposants à la lutte contre les maux sont cyniques: les victimes ne valent pas la peine d'être sauvées, elles méritent leur sort, et leurs sauveurs sont des idiots ou des profiteurs. D'autres sont nietzschéens: "Vous souhaitez vous libérer de la souffrance? Nous vivrions plutôt des souffrances encore plus grandes et plus cruelles...il y a des questions plus élevées que tous ces problèmes de plaisir, souffrance ou compassion." et "Quant aux débiles, aux malvenus, qu'ils périssent: premier principe de 'notre' charité. Et qu'on les aide enfin à périr." (Nietzsche, réf. 5.3). D'autres encore sont méchants, sadiques, sataniques, et voudraient faire souffrir le monde entier le plus possible. D'une certaine façon, ces gens sont les plus importants alliés des personnes qui travaillent pour une organisation générale contre les maux: rien ne saurait être pire, avons-nous appris, que de perdre son ombre en plein soleil sur le chemin hors de la folie.

Mais la plupart des opposants le sont par indifférence: "Ce sont les autres qui souffrent tant, ça ne nous concerne pas, on ne veut pas être emmerdé par tout ça, c'est trop pénible et déprimant, mieux vaut prendre les choses du bon côté et tirer son épingle du jeu." Beaucoup répugnent à s'intéresser aux maux. A leurs yeux tout ce qui touche à la souffrance et à la mort est tabou; ils ne veulent même pas entendre de termes négatifs, comme si nommer les malheurs risquait de les déchaîner contre eux. Il est vrai que nous préférons nous attacher aux notions positives: le plaisir, le bien, le beau, la liberté, la prospérité, la santé... Mais même quand nous adhérons aux valeurs positives, c'est souvent avec réserve (on se veut réaliste) et avec égoïsme. Au fond nous ne voulons pas le bonheur pour tous; si nous le désirions vraiment, nul doute que la situation serait grandement meilleure. Nous nous contentons de déplorer la situation et de nous accrocher aux plaisirs de la vie en tirant notre épingle du jeu, tout en entretenant des vues "réalistes" et "fatalistes" pour justifier ce que fatalement nos vues contribuent à perpétuer. Peut-être sommes-nous pris au piège d'un "malaise confortable" que nous n'osons pas quitter pour améliorer notre sort. Ou peut-être sommes-nous tellement occupés par la maison, le travail, les proches et les autres obligations, que dans les moments libres, plutôt que d'aller nous arc-bouter contre les immenses leviers à déplacer pour diriger le train des événements, nous cherchons seulement l'amusement et la détente. Il n'en reste pas moins que se préoccuper de son bien-être personnel sans se soucier du malheur d'autrui est contre tout intérêt personnel bien compris. C'est immoral, inintelligent, ignorant et dangereux. Immoral parce que nous sommes un, inintelligent parce que la réflexion est nulle, ignorant parce qu'il est clair que le monde serait meilleur pour tous si nous reconnaissions notre interdépendance, dangereux parce que la personne égoïste sème des vents de tempête dont elle sera elle-même la plupart du temps victime.

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Deuxième section - SUR LES OBJECTIONS DES SPIRITUALISTES

La spiritualité veut faire accéder l'être humain à une transformation de la conscience et de la nature humaines, mais par l'intérieur. "Alors on ne peut lui demander, comme dit Aurobindo (réf. 5.4), de chercher à guérir les infirmités de la vie par des panacées, par les remèdes mécaniques, politiques, sociaux et autres que le mental essaie continuellement, mais qui n'ont jamais réussi à rien résoudre et n'y réussiront jamais. Les changements les plus radicaux obtenus par ces moyens ne signifient rien, car les anciens maux réapparaissent sous une forme nouvelle; l'apparence extérieure est modifiée, mais l'homme reste ce qu'il était, (...) un être dont les conceptions sont superficielles et non spirituelles, et qui ignore à la fois son propre moi et les forces qui le poussent et se servent de lui. (...) Découvrir en soi-même l'être spirituel est la vraie tâche de l'homme spirituel, et aider les autres à la même évolution est le vrai service qu'il peut rendre à l'espèce humaine. Jusqu'à ce que cela soit accompli, une aide extérieure peut secourir et atténuer les maux, mais on ne peut pas -ou guère- en espérer davantage."

"Le réformateur est, en vérité, un danger en ce qui concerne le changement fondamental de l'homme. L'intellect ne résoudra en aucune façon nos problèmes humains. (...) La pensée s'est efforcée de bien des façons de surmonter, de transcender notre détresse et notre angoisse. (...) Elle a élaboré des églises, des sauveurs, des gourous; elle a inventé les nationalités, et, dans les nations, elle a divisé les peuples en communautés et en classes qui se combattent. La pensée a séparé l'homme de l'homme et après avoir provoqué l'anarchie et de grandes afflictions, elle s'applique à inventer des structures pour les réunir. Quoi que fasse la pensée, elle ne peut qu'engendrer des dangers et de l'angoisse." (Krishnamurti, réf. 5.5).

"(...) le mal le plus redoutable que nous ayons à affronter est sans doute la volonté même d'en finir avec le pouvoir du mal. (...) Il s'agit d'une attitude qui sous prétexte d'enlever le mal engendre la pire suite de calamités qui soient. (...) notre siècle n'en finit pas avec les idéologies, celles qui accumulent les pires souffrances pour délivrer de la souffrance. (...) Nous sommes habités, tenus, possédés par le désir d'un monde où enfin il n'y aurait plus de mal (...) Mais nous sommes un jour pris de vertige: car nous sommes amenés à découvrir que c'est la même passion de justice, la même volonté de rectifier le monde qui habite la victime et le bourreau. (...) Il n'y a pas d'autres manières de refuser le mal que ces deux-ci: ou bien au nom de la justice, on s'endurcit pour supprimer le mal mais, du même coup, on s'endurcit contre les hommes et contre Dieu; ou bien, se désarmant de toute justice, on se laisse blesser par le mal comme Dieu lui-même en a été blessé (...) Qu'est-ce donc que la miséricorde? Sinon ce partage même de la blessure de Dieu en face du mal. C'est prendre sur soi le mal, non pas parce qu'il nous atteint, ou parce que c'est notre devoir de l'assumer, mais parce que l'amour nous a fait partager le destin de celui qui souffre plus que nous. (...) La profondeur de la miséricorde se situe au-delà de toute idée de victoire ou de défaite. Elle se prend de l'amour quand il est absolu, et donc quand il n'a plus rien à craindre, à perdre ou à gagner: alors il peut libérer toute la gratuité et la violence infinies de son besoin de don et de partage. (...) je maintiens que le choix de la miséricorde est la seule attitude totalement victorieuse du mal, et seulement à condition qu'elle ne se mesure pas à la recherche de l'efficacité." (Bro, réf. 5.6).

Comme a dit Balzac (réf. 5.7): "(...) l'humanitarisme (...) est à la divine charité catholique ce que le système est à l'art: le raisonnement substitué à l'oeuvre."

Si j'ai bien compris, le spiritualisme dénonce les entreprises rationalistes de lutte au malheur comme la perversion de la compassion en une froide et dangereuse pitié systématisée. Il faut chercher non pas la fin de la souffrance, mais le début de la joie divine. Prétendre s'organiser pour abolir les maux, c'est rester accroché à une illusion séduisante, c'est dévier hors de la seule chose qui importe vraiment. Je prétends pourtant qu'une réalité aussi capitale que la souffrance mérite d'être l'objet spécifique d'une entreprise systématique d'étude et d'action. Si la solution cherchée se révélait être l'amour mystique ou une version améliorée de l'aspirine, cet honnête travail y conduirait tout naturellement. Toute doctrine qui refuserait aux humains le droit de chercher à contrôler leurs conditions de vie constituerait une dangereuse inanité. Fondamentalement, travailler contre les maux c'est travailler pour l'amour, le bonheur, la conscience, la liberté, la justice, la compassion... Certes, il faut s'intéresser à l'être en-soi, par-delà la recherche du bonheur ou le combat contre la souffrance. Je suis d'accord avec la spiritualité là-dessus. Je le répète, l'organisation générale contre les maux, malgré son aspect généraliste, n'est qu'une spécialité parmi d'autres.

Mais la spiritualité aussi a ses limites. Par exemple: "Il y a une croyance persistante, nourrie par certains points de vue philosophiques et religieux, selon laquelle le monde est parfait tel qu'il est. C'est alors le besoin de s'opposer à d'autres groupes qui est lui-même l'origine de la perception illusoire que le monde n'est pas satisfaisant. De tels points de vue insistent sur le besoin de transformation personnelle et considèrent les autres initiatives comme un gaspillage d'effort. Cette croyance rejette en effet la possibilité d'une action collective utile dirigée vers la transformation du monde extérieur. Elle a le défaut de ne pas tenir compte de la manière dont les gens et les groupes sont dynamisés par l'opposition, alors que pourtant c'est par suite de cette opposition qu'a lieu l'apprentissage individuel et collectif." (Judge, réf. 5.8).

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Troisième section - SUR LES OBJECTIONS DES RÉVOLUTIONNAIRES

"Une partie de la bourgeoisie cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin d'assurer la continuité de la société bourgeoise. Dans cette catégorie se rangent les économistes, les philanthropes, les humanitaires, les gens qui s'occupent d'améliorer le sort de la classe ouvrière, d'organiser la bienfaisance, d'abolir la cruauté envers les animaux, de fonder des sociétés de tempérance, bref les réformateurs douteux de tout acabit. Et l'on est allé jusqu'à élaborer ce socialisme bourgeois en systèmes complets. (...) pour les socialistes et les communistes critico-utopistes (...) l'avenir du monde se résout dans la propagande et la mise en pratique de leur plan de société. Ils ont certes conscience de défendre, dans leurs plans, les intérêts de la classe ouvrière avant tout, parce qu'elle est la classe qui souffre le plus. Pour eux, le prolétariat n'existe que sous cet aspect de classe qui souffre le plus. Mais la forme rudimentaire de la lutte des classes, ainsi que leur propre situation sociale les portent à se considérer comme bien au-dessus de tout antagonisme de classes. Ils désirent améliorer la situation de tous les membres de la société, même des plus privilégiés. Par conséquent, ils ne cessent de faire appel à la société tout entière, sans distinction, et même de préférence à la classe régnante. Et, en vérité, il suffit de comprendre leur système pour y reconnaître le meilleur plan possible de la meilleure des sociétés possibles. Ils repoussent donc toute action politique et surtout toute action révolutionnaire; ils cherchent à atteindre leur but par des moyens pacifiques (...)." (Manifeste du Parti communiste, réf. 5.9). Les humanistes surgissent quand s'accroît la pression révolutionnaire des pauvres et des affamés. Ils prêchent la dignité et le bonheur de l'homme, mais le résultat de leurs pratiques sociales et politiques est toujours le même: les masses exploitées souffrent et sont bafouées. L'humanisme est un refuge de bourgeois et un substitut à l'action véritable, c'est la construction idéologique d'une bonne volonté sentimentale chapeautant un système d'intérêts de classe (l'idéologie étant vue comme un système d'idées qui se présente comme évident et qui s'offre à la collectivité comme une solution à tous ses maux, mais qui est en fait un phénomène aliénant et sans prise véritable sur le réel à transformer). Les pratiques humanitaires allègent les maux sans les guérir et elles désamorcent les révolutions qui pourraient le faire. Pire encore, voyez comme le malheur des uns fait vivre grassement les autres, voyez les chiffres sur l'industrie de la pauvreté, de la maladie, de la criminalité, voyez comment toutes les mesures de secours entretiennent un système perpétuel d'exploitation du malheur! Une organisation générale contre les maux ne serait-elle pas la systématisation encore plus poussée de tout cela en une organisation générale, globale, ...totalitaire?

Je dis que l'organisation générale contre les maux ne préjuge pas des solutions aux malheurs des uns ou des autres, mais qu'elle entend bien que tous s'en sortent, par n'importe quel moyen qui se présentera comme le plus économique en souffrance excessive, ce moyen dut-il être la révolution. L'organisation générale contre les maux n'est pas foncièrement une idéologie, ni un humanisme, ni un idéalisme, mais elle a certainement un côté comme ça: elle pose un axe de valeur et de signification en se fondant sur les phénomènes universels que sont la souffrance et l'aversion à la douleur. Il ne s'agit pas d'amener, comme disait Nietzsche, le troupeau aux verts pâturages, car l'éveil de chacun est sans doute la condition pour dépasser le malheur. Je pense que l'écueil à éviter, pour toute personne, est de se croire exempte d'idéologie, ou bien d'absolutiser l'idéologie, ou bien encore de ne pas la voir comme une construction librement consentie. Comme l'écrit Colette Moreux (réf. 5.10), l'idéologie est un phénomène universel et indispensable, qui fait accéder l'Homo sapiens à l'ordre social et humain, qui permet le fonctionnement cohérent de notre pensée individuelle et collective: "De quelque côté qu'on l'observe, l'idéologie a donc comme fonction essentielle d'apporter une réponse à des désirs, des besoins, un malaise intérieur et, comme telle, de procurer une détente émotive à des acteurs que leurs préoccupations personnelles ou collectives ont mis en état de déséquilibre psychique. C'est une réponse normale à une pathologie individuelle ou collective. (...) l'idéologie s'impose universellement comme la réponse la plus fonctionnelle, la plus sûre, celle qui ne présente pas de contre-indications, n'altère pas la santé physique et mentale et résiste le mieux à l'usure. De plus, elle ne coûte rien. Enfin, sa pratique est aisée et reliée à une faculté humaine universelle, la faculté symbolique (...)." L'organisation générale contre les maux a un contenu doctrinal plutôt mince. Elle se présente surtout comme un cadre d'accueil pour toutes les opinions, afin qu'elles se fréquentent, se fécondent, se révèlent dans leur fausseté ou dans leur véritable suprématie. Cette sorte de démarche me semble appropriée dans notre situation où les désaccords sont nombreux sur la nature des problèmes à régler et des solutions à mettre en oeuvre.

Et puis la révolution aussi a ses limites. Par exemple: "Il y a une croyance persistante, nourrie par plusieurs, selon laquelle les problèmes du monde sont dus d'abord aux activités d'un groupe bien défini (par exemple les capitalistes, les communistes, les multinationales, les francs-maçons, les syndicats, etc.). Il ne s'agit alors que d'éliminer le groupe en question, ou de rééduquer ceux qui sont affectés par ses activités, pour amener le nouvel ordre désirable. Cette croyance a le défaut de ne pas tenir compte des conséquences négatives des activités de ceux dont les actes sont ainsi "blanchis" par la désignation de tels boucs émissaires. En acceptant l'idée que l'ennemi est ailleurs, toute responsabilité envers la pénible amélioration de sa propre action est renvoyée de façon sécurisante au renforcement de son action contre cet ennemi. La responsabilité de contrebalancer ses propres excès est ainsi "déléguée" en effet à ces groupes par qui l'on est perçu comme l'ennemi." (Judge, réf. 5.11).

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Quatrième section - CONTRE LA POSSIBILITE DE VICTOIRE

"L'imbécile inlassablement refait le monde", a dit je ne sais plus quel malin. Penser abolir le malheur est aussi idiot aujourd'hui que penser éliminer la mort. D'abord ce sont là des choses indispensables au fonctionnement de la vie, qui sans elles ne subsisterait pas davantage qu'un aimant sans pôle négatif. Le malheur est un problème d'ordre universel dont la description déborde l'analyse; c'est un sujet trop vaste pour être circonscrit dans le cadre d'une organisation quelconque; dans ce type de problèmes, non seulement nous ne pouvons pas prévoir de solutions, mais il est même impossible de prédire l'effet secondaire de n'importe quelle mesure qu'on pourrait tenter de mettre en oeuvre. Poursuivre la réalisation de ce genre de rêve impossible relève de l'utopie schizoïde qui n'accepte pas la réalité comme elle est et s'avise d'édifier un autre monde où les aspects les plus pénibles n'existeraient plus. "L'être qui, en proie à une révolte désespérée, s'engage dans cette voie pour atteindre le bonheur, n'aboutira normalement à rien; la réalité sera plus forte que lui. Il deviendra un fou extravagant dont personne, la plupart du temps, n'aidera à réaliser le délire". (Freud, réf. 5.12) Le malheur de la condition humaine est irrémédiable, répète-t-on, et chacun explique cette conviction selon sa propre vision du monde. Une foule de penseurs, depuis l'Ecclésiaste et Lucrèce jusqu'à Freud et Malraux, en passant par Kant, Hegel, Schopenhauer, nous redisent tous l'impuissance intrinsèque de l'homme ou de sa civilisation à faire reculer la souffrance fondamentale des êtres humains. Et devant l'énorme gâchis actuel sur la planète, plusieurs ne croient plus aux chances de l'humanité d'éviter le pire. Le fatalisme à un degré extrême, mais assez répandu, va jusqu'à nier qu'on puisse faire quoi que ce soit pour améliorer tant soit peu la destinée de quiconque. Souvent la position fataliste est adoptée par impatience et irritation devant notre impuissance à traiter les problèmes. "On proclame le mal incurable, inévitable, quelquefois on le décore du nom de providentiel, il exerce une fonction sacrée par laquelle le destin s'accomplit." (Bouthoul, réf. 5.13)

Nous entendons depuis des éternités les mêmes rengaines inlassables de salut qu'il faut toujours "particulièrement maintenant" prendre à coeur... et jamais rien ne change. L'activité humaine et ses produits échappent à notre contrôle, et même les meilleures actions qui soient peuvent s'avérer désastreuses en rejoignant le magma extraordinaire des interactions entre organisations, disciplines, idéologies, programmes d'action, pays, problèmes, valeurs, choses, personnes... "Cette bienfaisance qui ne va pas jusqu'au bout et que nous accomplissons en donnant pour les médicaments, les bonnes soeurs, les dispensaires, les hôpitaux, etc., pour atténuer la douleur de ceux qui souffrent, elle aboutit exactement au contraire de ce qu'on cherche, elle aboutit à aggraver, tous les jours d'une manière plus dramatique, la douleur de ces peuples... en empêchant les gosses de mourir, en guérissant les malades, en prolongeant la vie des vieillards." (L'abbé Pierre, réf. 5.14). Les aumônes et la mendicité dégradent le pauvre, gonflent le riche de vanité et nourrissent la misère plutôt que le miséreux; le riche donne un dollar d'aumône par cent dollars volés à travers l'injustice des structures sociales; les lois d'assistance aux nécessiteux ont constamment tendance à perpétuer une classe de parias; de fait, nos charités n'abolissent pas la misère et elles désamorcent la révolution qui pourrait le faire (Fluegel, réf. 5.15). En réalité, la plupart des solutions sont pénibles et engendrent de nouveaux problèmes, des problèmes d'autant plus grands que les solutions sont plus efficaces. Et puis les événements et nos vices renouvellent constamment les misères à combattre. La civilisation, a-t-on dit, crée davantage de souffrance et des souffrances plus profondes, qu'elle n'en diminue par sa lutte toujours plus étendue et toujours plus victorieuse contre les causes de souffrance. On peut voir cela ainsi: à tout progrès dans l'histoire de l'humanité ou de l'individu, correspond un surcroît de travail proportionnel; par exemple on assiste à l'allongement de la petite enfance chez l'hominidé ou de la période d'éducation chez le civilisé; pour maintenir ce progrès il faut maintenir la force de travail correspondante, au risque de déchoir quand on ne peut plus garder au même niveau de performance son système de comportements; plus l'évolution est avancée, plus les possibilités de régressions, donc de souffrances, sont variées et étendues; en même temps la puissance grandissante des moyens d'action modernes occasionne des réussites mais aussi des désastres d'ampleur toujours plus grande.

Mais il y a bien pire: les êtres humains méprisent la souffrance et exaltent la dureté, voilà la vérité brutale. Le pouvoir, le prestige et la jouissance sont de loin préférés à la justice, la fraternité, la joie profonde, le développement de tous. Voyez un peu l'état du monde et ce que cela révèle d'égoïsmes, d'ignorances, d'impuissances... Essayez d'ailleurs de changer les choses. Vous verrez que ceux dont les intérêts sont liés à l'existence des problèmes vont vous faire plus de misères qu'il n'est permis entre gens civilisés. Ces fous-là vous atomiseraient le monde à feu et à sang pour que personne ne touche à leur hochet!

Et puis une fois cette organisation générale contre les maux en place, en quoi la situation sera-t-elle tellement changée? Comme toujours, on croit pouvoir circonscrire un sujet puis l'on s'aperçoit que l'infinité des choses échappe à nos systèmes. Au départ nous débordons d'enthousiasme parce que nous croyons voir une "fin" à notre action et donc cesser de patauger dans l'incommensurable. Puis les milliards d'éléments anéantissent nos espoirs de contrôle et nous restons là hébétés à chercher à tenir le compte avec nos bouliers. Non pas que tout changement soit impossible mais notre prétention à le conduire est dérisoire. "Il y a un espoir persistant selon lequel, par l'adoption d'un quelconque plan d'action privilégié, la société pourrait se retrouver dans une quelconque situation nouvelle où tous les problèmes et conflits seraient résolus. Le problème est qu'il semble impossible de donner un contenu à cette situation ou de la mettre à l'épreuve, afin de la rendre réalistement attrayante en tant qu'option accessible. Il est même possible qu'une telle situation soit essentiellement évanescente." et "Il y a une croyance persistante, nourrie à grands frais par plusieurs conférences des N.-U., selon laquelle il est possible de formuler un plan d'action cohérent, qui répondra de façon appropriée à la situation globale actuelle. Qu'il soit proposé par un individu ou un groupe intergouvernemental, un tel plan n'échappe pas à l'accusation de constituer une forme "d'impérialisme" conceptuel ou stratégique, avec tout ce que cela implique. Comme tel, il suscite en contrepartie des plans minant sa cohérence et divisant les ressources qu'il voulait mobiliser." (Judge, réf. 5.16).

L'organisation générale contre les maux, de toute façon, est une entreprise marginalisée au départ. La souffrance n'est ni drôle, ni sexy, ni payante; c'est un sujet tabou; les personnes souffrantes constituent une classe minoritaire et rejetée: une incompatibilité d'humeur sépare comme un gouffre les bien-portants et les autres; les gens et les organisations qui travaillent vraiment contre les maux sont peu nombreux; ce sont des "spécialistes", et même parfois ils sont aliénés ou piégés par ce qu'ils font. La complexité des solutions à mettre en oeuvre suscite l'inertie collective et déroute les tentatives de participation des individus. Plusieurs n'ont plus confiance aux organisations et tombent dans des états d'apathie, de cynisme, de désespoir ou de désillusion. Toute organisation de vaste envergure, de même d'ailleurs que tout "problème mondial", est une entité si énorme et impersonnelle qu'un individu ne s'y rattache pas aisément d'une manière signifiante (Transnational Associations, réf. 5.17). Du reste, qu'est-ce que cette manie de l'organisation? "On doit appartenir à une organisation. L'organisation est devenue une religion avec une emprise étouffante sur la pensée du monde occidental. C'est la seule façon de faire que les choses se fassent'. Les processus qui ne peuvent être organisés sont ignorés ou condamnés (...) Mais la faiblesse de la société organisée est qu'elle est étrangère aux besoins et à l'individualité de la personne, et spécialement au point de vue que la personne peut avoir. Cela devient 'hors de propos'. Les gens de plus en plus se dérobent au grappin des organisations." (Transnational Associations, réf. 5.18). "Il est aussi difficile de mettre au point une organisation de manière à ce qu'elle produise ce que l'on veut, que ce l'est dans le cas d'une machine physique... une bonne part de la machinerie organisationnelle est incapable de faire ce que les gens qui l'opèrent lui demandent, peu importe leur adresse, leurs bonnes intentions ou leurs objectifs bien formulés." (Popper, réf. 5.19).

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Cinquième section - POUR LA POSSIBILITE DE VICTOIRE

L'optimisme et le pessimisme sont deux présomptions que seul l'avenir départagera. Mais pour le présent, s'il s'agit de s'engager ou pas dans une lutte à finir contre les maux, il vaut mieux, étant donné les conséquences possibles, parier sur la victoire et s'engager, que parier sur la défaite et ne rien faire. Si nous "voulons" que l'avenir soit libre de souffrance excessive, il nous faut présumer que telle sera en effet la réalité. Nous croyons que nous réussirons notre entreprise, et peut-être réussirons-nous parce que nous croyons et entreprenons.

L'attachement au fatalisme, au défaitisme, au pessimisme est l'une des racines de la perpétuation du mal. Cet attachement paralyse et désamorce stupidement les forces de solution possible. En nourrissant des vues réalistes (comme on dit), on entretient un monde de réalités ignobles et supposément inchangeables. Il n'est pas vrai que le malheur et son élimination ne se prêtent à aucune tentative de traitement valable. Par bonheur, la nature des choses n'est pas si immuable qu'elle le paraît. Les grandes victoires du passé ont été souvent réalisées contre de prétendues impossibilités, par de prétendus fous utopistes. L'évolution peut rendre résoluble ce qui était insoluble; or nous connaissons une accélération fantastique de l'histoire. Notre faculté d'introduire du nouveau nous a causé bien des misères, mais elle nous a donné aussi le pouvoir de changer l'inchangeable. Pour vaincre les maux il nous faut poursuivre la civilisation actuelle avec sa science, sa culture, sa technologie, ses lois, son industrialisation, etc.; sinon nous risquons de recommencer à zéro les horreurs du cirque de l'histoire ou du grand zoo de la nature. Nous voici à un moment décisif car: "Ce ne sont plus les ressources qui limitent les décisions. Ce sont les décisions qui créent les ressources!" (U Thant, réf. 5.20) Si on songe au demi-million de savants travaillant aux armées et au milliard et demi de dollars consacrés chaque jour aux militaires sur la planète, quel immense réservoir de ressources sera mobilisable quand on se décidera tout à l'heure à déclarer la guerre aux ennemis des êtres humains plutôt qu'aux êtres humains eux-mêmes! Que l'on dote simplement l'organisation générale contre les maux de moyens comparables à ceux de la NASA et la face de l'humanité sera changée, pendant que son pied fera un pas de géant hors de la grave pesanteur du malheur. La question du malheur est trop vaste pour en faire l'objet d'une organisation? Je dis que toutes les organisations humaines de grande envergure sont dépassées par la dimension de leur objet, et pourtant plusieurs d'entre elles, sinon la plupart, parviennent à maîtriser utilement les réalités dont elles s'occupent. Il en va de même pour le travail contre les maux. "Une tendance qui ne s'est jamais démentie (depuis l'ère moderne) a porté à la création d'organisations et de technologies de grandes dimensions, et à l'orchestration à l'intérieur de vastes structures ou systèmes collectifs d'une multitude d'efforts et d'entreprises individuels jusqu'alors fragmentés." (Gillingham, réf. 5.21) "L'organisation rationnelle de la planète et la victoire sur la misère, rêves vagues de quelques idéalistes sans possibilités pratiques, sont devenues pour la première fois des buts politiques rationnels et réalisables pour les chefs des États contemporains." (Tibor Mende, réf. 5.22)

"Depuis deux siècles, les mythes annonciateurs de l'hypercomplexité ont jailli de l'histoire: démocratie, socialisme, communisme, anarchisme sont autant de facettes qui renvoient au même système idéal: système fondé sur l'intercommunication et non sur la coercition, système polycentré et non monocentré, système fondé sur la participation créatrice de tous, système faiblement hiérarchisé, système accroissant ses possibilités organisatrices, inventives, évolutives avec la diminution des contraintes. Nous sentons aujourd'hui que cela est à la fois possible et impossible. Impossible, parce qu'il ne s'agit pas que d'une réforme ou d'une révolution phénoménale qui liquiderait par exemple la classe dominante ou l'empire dominateur sans atteindre le système génératif de la domination. Celui-ci est très profond, et il est naïf de croire qu'il suffit d'en détruire les expressions contemporaines capitalistes, étatiques, pseudo-socialistes pour en extirper les racines. Notre société porte en elle des racines primatiques profondes, une paléo-structure héritée de la paléo-société comme le paléo-céphale est hérité du cerveau reptilien, une arché-structure héritée de la société archaïque, enfin sa structure propre de société historique, qui porte en elle le Léviathan. Impossible parce que nulle part la société historique n'est en voie de dépérissement, qu'elle se multiplie de façon à la fois fatale, inévitable, nécessaire pour les émancipations ethniques et raciales, tandis que les grands empires concentrent des pouvoirs de plus en plus énormes. Impossible enfin parce que la Contrainte aujourd'hui se présente sous les aspects admirables de la Libération, que ses ruses sont presque invincibles, du moins tant qu'elle ne s'est pas emparée du pouvoir où dès lors elle écrase. Impossible, parce que les aspirations à l'hypercomplexité sont dérivées et dévoyées dans la Doctrine infaillible qui prétend avoir résolu les énigmes de l'histoire et porter en elle la conscience du devenir. Impossible enfin parce que la révolution qui s'impose dépasse de beaucoup tout ce qu'on entend par ce terme: il s'agit à la fois de "changer la vie" et de "transformer le monde", de révolutionner l'individu et d'unir l'humanité, de réaliser une méta-micro-méga-société qui s'articule de la relation interpersonnelle à l'ordre mondial. Homo sapiens apporte la possibilité, la promesse génétique et cérébrale d'une société hypercomplexe qui n'a pas encore vu le jour, mais dont le besoin s'exprime, et dans ce sens nous pouvons entrevoir, espérer, appeler une quatrième naissance de l'humanité." (Morin, réf. 5.23).

Nous avons tendance à penser que plaisir et douleur sont indissolublement liés, comme les pôles d'un aimant. La douleur semble nécessaire au moins pour avertir l'organisme d'un danger et le motiver à s'adapter pour survivre sans lésion; en effet, mais même dans ce rôle la douleur n'est pas aussi indispensable qu'on l'imagine: les chercheurs scientifiques ont pu étudier des personnes atteintes d'un rare défaut congénital, qui sont dépourvues de sensibilité douloureuse (Melzack, réf. 5.24)! Si même il n'est pas possible ou souhaitable d'abolir toute souffrance, il demeure possible ou souhaitable de prévenir, d'apaiser et de supprimer ses pires manifestations. Pas plus que le plaisir et la douleur, le bonheur et le malheur ne sont indissociables: il est clair que certaines personnes connaissent des vies qualifiables d'heureuses et de satisfaisantes, alors que pour d'autres c'est le contraire. Si des malheureux deviennent heureux, comme on le voit souvent, cela ne démontre-t-il pas la curabilité du malheur? Existe-t-il une structure cosmique qui rende à jamais nécessaire l'existence des damnés? Sûrement pas. La souffrance n'est pas une gigantesque entité mythique invincible à laquelle il faille sacrifier des vies comme au dieu Moloch. Elle est une chose concrète collant aux corps des individus qui souffrent. Elle existe dans l'espace et dans le temps, dans un nombre déterminé de systèmes nerveux. Elle réagit aux opérations qu'on lui applique, elle se réduit, s'interrompt, se prévient.

FIN DU CHAPITRE

FIN DU TEXTE


© Robert Daoust, Montréal 1986

Dernière mise à jour : 2006/10/30

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